Samedi 27 novembre 2021

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Turner Prize : vraie machine à succès ?

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 16 mai 2012 - 1260 mots

Le monde entier le leur envie. La France le leur jalouse. Avec le prix Turner, qui récompense chaque année un artiste contemporain, les Britanniques ont institué un rendez-vous national très attendu par le public et les médias.

Il faut l’admettre, le prix Turner a une sacrée allure. L’annonce du lauréat est retransmise en direct à 20 heures sur Channel 4, chaîne télévisée du service public britannique (sans financement public, toutefois). L’événement est national et, souvent, la presse se déchaîne dès la publication de la liste des nominés. Mardi 1er mai 2012, la nouvelle cuvée vient tout juste de tomber : il faudra choisir entre la performeuse débraillée et jouissive Spartacus Chetwynd (1973), l’Écossais Luke Fowler (1978), dont la pratique brasse musique, cinéma et photographie, les vidéos « posthumaines » d’Elizabeth Price (1966) et les dessins obsessionnels de Paul Noble (1964), architecte de la même ville imaginaire depuis 1995.

En 2011, le maître de cérémonies était le photographe de mode Mario Testino. Lors des précédentes éditions, on a vu Madonna, l’un des comparses du duo Pet Shop Boys, Jarvis Cocker, dandy chanteur de Pulp... Le mélange est bien rodé : des célébrités, du luxe, de la provoc, de l’argent (vingt-cinq mille livres pour l’heureux gagnant), trois perdants (cinq mille livres chacun) et des beautiful people en pagaille. Il faut en être. Remise du prix le 3 décembre prochain.

Une histoire à tâtons
Lancé en 1984, le Turner Prize pouvait être décerné à toute personnalité du monde des arts visuels – artiste, commissaire mais aussi directeur d’institution. Cette année-là, le peintre Malcolm Morley, depuis longtemps installé aux États-Unis, était couronné. La gratification de vingt mille livres faisait déjà du Turner un prix qui compte, sans mauvais jeu de mots. Autre particularité du concours, les artistes peuvent être nominés plusieurs fois avant d’y arriver, comme Gilbert & George, lauréats en 1986 après avoir été défaits en 1984, ou Rachel Whiteread, finalement récompensée en 1993, deux ans après son premier galop d’essai.

En 1990, le prix disparaît, son sponsor, un fonds de placement américain, a fait faillite. L’avenir est alors incertain. Ce n’est qu’en 1991 que Channel 4 devient partenaire du prix désormais chapeauté par sir Nicholas Serota, nommé depuis grand patron de la Tate. Il impose une date de péremption aux artistes (pas plus de 50 ans) et décide qu’ils seront les seuls lauréats (exit critiques et commissaires). Il tentera d’abolir la fameuse shortlist attendue comme le Saint-Graal qui engendre aussi trois perdants, en vain. Le public aime assister à un sacre et à trois déconfitures. Il a surtout le temps de faire son choix avec une exposition présentant les quatre prétendants à la Tate Britain à l’automne. L’an dernier, délocalisée au Baltic, centre d’art de Gateshead (en face de Newcastle), elle a attiré 149 770 visiteurs, un exploit ! Ils étaient déjà 80 000 en 1984.

Une passion médiatique
Dès le départ, le Turner a réussi à attiser la curiosité, un tour de force dont bien peu de prix peuvent se targuer. Son passage à l’ère de la promotion télévisuelle a popularisé l’événement, et les lauréats sont devenus de vrais animaux médiatiques, comme le confirme le vainqueur de l’édition 2004, Jeremy Deller. Quant aux discussions publiques, elles vont bon train. Les quotidiens font leurs choux gras de certaines œuvres scandaleuses dont bon nombre ont été le fait des fameux YBAs que Damien Hirst et Tracey Emin ont incarnés [lire p. 49]. Cette dernière a complètement éclipsé le gagnant, Steve McQueen, en 1999 en exposant son lit défait et entouré de bouteilles d’alcool. The Independent on Sunday titrait alors « Montreriez-vous votre lit en public ? » En 2002, Kim Howells, ministre de la Culture, se laissait aller à proférer des commentaires peu amènes, qualifiant l’exposition de « connerie conceptuelle » ! Les compétiteurs – Fiona Banner, Liam Gillick et Catherine Yass – et le lauréat, Keith Tyson, auront sûrement apprécié cette délicate analyse.

Rayon scandale toujours, le Turner a su décontenancer en choisissant des artistes parfois difficiles, comme Martin Creed, lauréat en 2001 avec une œuvre plus que minimaliste : une salle vide, allumée ou éteinte, c’est selon. Madonna gloussa à l’annonce du gagnant, signe de sa circonspection, et l’agence de presse Reuters écrivit : « Le plus important des prix artistiques donné à une chambre vide ! » Reste que Martin Creed est un des meilleurs artistes conceptuels et que le Turner ne s’y est pas trompé, c’est l’essentiel.

En revanche, on est un peu moins certain de son acuité en 2006 lorsqu’il récompense Tomma Abts, peintre abstraite née en Allemagne, et, plus récemment, l’Écossais Richard Wright en 2009, coiffant au poteau l’archifavori Roger Hiorns. En 2003, alors que tous les bookmakers anglais donnaient les sulfureux frères Chapman vainqueurs, c’est un potier travesti, Grayson Perry, qui monte sur scène, vêtu d’une robe de petite fille décorée de lapins et de cœurs, pour chercher son trophée sous les applaudissements de sa femme et de sa fille. Le prix aime les contre-pieds.

En 1996, c’est la bronca, car aucune femme n’est nominée (Douglas Gordon est alors choisi). Sans demi-mesure, l’année suivante, quatre artistes femmes sont retenues, et Gillian Wearing l’emporte. En 1998, le premier peintre noir est récompensé, Chris Ofili, alors en plein scandale pour avoir réalisé un tableau religieux avec des bouses d’éléphant. Depuis, le prix s’est assagi, même si en 2007 il récompensait Mark Wallinger et sa reconstitution politique d’un campement de protestation contre l’engagement de la Grande-Bretagne en Irak (State Britain, exposée en 2008 au Mac/Val). Le prix Turner, ce n’est donc pas que du bling-bling. D’ailleurs, en 2010, il reconnaissait l’œuvre sonore de Susan Philipsz, qui n’est pas un exemple de clinquant.

Duchamp à la traîne
Régulièrement, le prix est attaqué pour ses choix, déclaré moribond ou obsolète, mais à regarder la carrière de ses lauréats, à constater ses chiffres de fréquentation, le Turner fait presque toujours un sans-faute. Jeremy Deller, Gillian Wearing et Damien Hirst, les lauréats 2004, 1997 et 1995, exposaient en même temps à Londres en avril dernier, à l’impressionnante Hayward Gallery pour le premier, à la très prospective Whitechapel Gallery pour la seconde et enfin à la Tate pour Hirst [lire p. 50]. Qui dit mieux ?

Le Turner propulse les carrières, à n’en pas douter. Quels sont les engagements à tirer pour notre juvénile prix Marcel-Duchamp ? Plus de folie, sans aucun doute, et sortir de l’entre-soi pour populariser l’événement. L’émission « L’art à tout prix » consacrée au Duchamp et diffusée le 5 janvier dernier sur France 2 était une très bonne idée, mais elle aurait dû être programmée à une heure de grande écoute (et non à partir de 23 heures) et au moment du prix, comme un feuilleton. Peut-être faudra-t-il que le prix s’affranchisse du joug marchand et s’assume plutôt que de noyer son identité dans celle de la Fiac ?

Les expositions du prix Turner attirent les foules. Pourquoi pas ici ? Le Duchamp semble l’avoir compris, car il inaugurera le 29 juin prochain une exposition des nominés au château de Tours. Reste que le choix du lieu est, lui, plus discutable, ce n’est pas le Baltic ! Le Turner a su composer avec la vox populi, être populaire sans populisme, il a su faire de la provocation sans être racoleur, un parfait équilibre, so british, qu’on peut lui envier. Alors, le Turner Prize a-t-il bon goût ? Assurément !

- Exposition des artistes nominés pour le prix Turner 2012 à la Tate Britain du 2 octobre 2012 au 6 janvier 2013.
www.tate.org.uk

- Annonce du lauréat le 3 décembre.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°647 du 1 juin 2012, avec le titre suivant : Turner Prize : vraie machine à succès?

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