Art moderne - Art contemporain

APRÈS-GUERRE

Soutine-De Kooning, chair contre chair

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 18 octobre 2021 - 665 mots

PARIS

Au début des années 1950, le peintre de l’école de New York trouva en Chaïm Soutine un écho à ses préoccupations esthétiques. Au Musée de l’Orangerie, ses « Women » sont confrontées à l’expressionnisme du peintre d’origine russe.

Chaïm Soutine, Le Poulet plumé, 1925, huile sur toile, 67 x 40 cm, Paris, musée de l’Orangerie. © RMN Grand Palais/Hervé Lewandowski
Chaïm Soutine, Le Poulet plumé, 1925, huile sur toile, 67 x 40 cm, Paris, musée de l’Orangerie.
© RMN Grand Palais /Hervé Lewandowski

Paris. S’il est un dialogue possible entre la glorieuse génération de l’expressionnisme abstrait américain et l’expressionnisme européen, alors le choix, par le Musée de l’Orangerie, de confronter Willem De Kooning (1904-1997) à Chaïm Soutine (1893-1943) est tout à fait pertinent. Un rapprochement cependant risqué, car les points communs entre l’expressionnisme et l’action painting telle que pratiquée par l’école de New York sont ténus.

De fait, l’association entre l’expressionnisme et l’abstraction semble former un couple mal ajusté. Certes, si l’on regarde du côté du Blaue Reiter – vers Kandinsky –, la tendance abstraite était déjà présente parmi les premiers artistes expressionnistes. Sur le plan historique toutefois, ce mouvement est plutôt assimilé à une déformation expressive, à une distorsion de la représentation de la réalité, sans la faire disparaître. Dans ce sens, l’œuvre de De Kooning est probablement la meilleure illustration de l’expressionnisme abstrait. Si, chez Jackson Pollock ou Mark Rothko, à partir de la fin des années 1940, l’abstraction devient radicale – même si le premier laisse subsister des fragments figuratifs – De Kooning, dans sa série « Women » (1950-1953), rejette la nécessité d’un choix définitif entre ces deux modes de représentation. Ses femmes, empâtées et atrocement déformées, sont situées dans un no man’s land, champ d’expérimentation où se produisent des événements de l’ordre du sensible et non plus seulement du visible. L’intégrité du corps est menacée ; les enveloppes se déchirent. L’abolition des frontières épidermiques permet d’exhiber à la fois le dehors et le dedans.

Comme chez De Kooning, la déconstruction systématique de la réalité trouve chez Soutine sa cible : l’être humain. Des êtres tourmentés et ramassés sont piégés dans un espace réduit qui les condamne à l’impuissance ; les corps sont déformés et écrasés, vissés sur eux-mêmes dans un mouvement de vrille (Grotesque. Autoportrait, 1922-1925). Les origines juives de l’artiste, cette culture qui interdit toute représentation, sont peut-être à la source d’une peinture qui fait figure mais qui n’est plus figuration.

Face à la série époustouflante des portraits par Soutine dans la première salle, ceux de De Kooning semblent encore se chercher (Queen of Hearts, 1943-1946). Puis, comme l’écrit Claire Bernardi, commissaire de l’exposition : « Au tournant des années 1950, Soutine a été une véritable pierre de touche pour la recherche plastique de De Kooning. » La rétrospective de l’expressionniste français d’origine russe au MoMA en 1950 et la visite de De Kooning à la Fondation Barnes à Philadelphie (1952) permettent à ce dernier de mieux se familiariser avec un travail pictural qu’il admire depuis longtemps.

De chair et de sang

Une toile monumentale de Soutine, Bœuf écorché (1925), présentée ici, reste l’emblème de la direction prise par le peintre américain. D’une puissance inouïe, cette œuvre est l’expression d’une passion destructrice, une plaie vive de la peinture. Sous cette splendeur visuelle, il y a la violence des pulsions, de la rage et de l’inquiétude. Le bleu nocturne bouche entièrement l’espace de la toile et forme un contraste puissant avec les éclats rayonnants de pourpre et de rouge sang. Fabriquée à partir des débordements d’une matière épaisse et accidentée, d’empâtements obtenus par la spatule et le couteau qui remplacent le pinceau, la substance picturale, utilisée comme matériau malléable, se confond avec la chair.

De leur côté, les « Women » et les « Women as Landscape » (« Femmes-Paysage »), dont l’ossature résiste à la décomposition, semblent prises de convulsions et se transforment en lignes sinueuses, comme des veines sillonnant l’ensemble de la surface. On peut regretter l’absence de ces quelques paysages de De Kooning où l’on retrouve la même lutte extraordinaire entre le contenu et la forme, entamée par Soutine à Céret, dans les Pyrénées. Il reste au spectateur cette peinture incarnée, qui rappelle la déclaration provocante de De Kooning : « La chair est la raison pour laquelle la peinture à l’huile a été inventée. »

Chaïm Soutine / Willem De Kooning, la peinture incarnée,
jusqu’au 10 janvier 2022, Musée de l’Orangerie, jardin des Tuileries, 75001 Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°575 du 15 octobre 2021, avec le titre suivant : Soutine-De Kooning, chair contre chair

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