Mardi 18 décembre 2018

« Sans doute le feu rend-il un peu fou »

Céramistes, émailleurs, maîtres-verriers, restaurateurs parlent de leur métier

Le Journal des Arts

Le 12 septembre 1997 - 2336 mots

Les arts du feu sont parmi les plus fascinants et les plus vivants des métiers d’art que le grand public redécouvre aujourd’hui. Travailler avec le feu est une astreinte quotidienne, une lutte et un jeu permanents avec les forces de la nature et du hasard. Du céramiste à l’émailleur, du restaurateur de faïence au maître verrier, ces secteurs recouvrent des métiers très différents. Ces artisans nous parlent de leur passion pour des techniques qu’ils savent en danger constant de disparition, comme bien des métiers d’art.

À Saint-Louis, en Lorraine, le travail du verre, puis du cristal, fait vivre les familles depuis plusieurs générations. Aujourd’hui comme hier, on reproduit des gestes millénaires. À l’aide de sa canne, le verrier cueille la matière en fusion à 1 800° au cœur du four et forme une boule de cristal pur. Il souffle une première fois pour percer la masse et la laisse glisser dans un moule. Le maître verrier travaille ensuite le verre ou le vase et lui donne sa forme définitive, tandis qu’une seconde masse de cristal vient former le pied ou l’anse. La pièce est cuite au four, puis très lentement refroidie. Les maîtres du travail à froid taillent ensuite, gravent et décorent l’objet. Tout le travail est fait à la main. Les outils sont restés très primitifs, et 80 % des objets sont encore travaillés comme le faisaient les ancêtres. Les coûts de réalisation d’une pièce sont élevés, bien plus que dans l’industrie. Si les Cristalleries de Saint-Louis n’avaient pas été rachetées par le groupe Hermès, qui peut dire si l’entreprise aurait survécu ? L’équilibre financier reste le souci majeur du repreneur. Un ingénieur “qualité” a donc été chargé de trouver, en liaison avec les maîtres verriers, des solutions pour minimiser les rejets produits en cours de fabrication par la recherche de la perfection de l’objet de cristal.

Travaillé à plat
Pour Patrick Desserme qui, dans le quartier du Marais à Paris, perpétue pour la cinquième génération la tradition de bombeur de verre, l’enjeu est le même, mais la structure est différente. Il se bat pour que les techniques ne se perdent pas, tout en devant rentabiliser une activité qui emploie cinq personnes. Avec Dichant, à Troyes, et Gobba à Tarare, dans la vallée du Rhône, son atelier est l’un des trois derniers à exercer ce métier en France. Le verre n’est pas soufflé mais travaillé à plat, en feuille. Il est enfourné sur un moule, dont il épouse la forme sous l’action de la chaleur, et peut subir toutes sortes de traitements. À froid, les anciens floquaient le verre à l’éponge enduite d’acide fluorhydrique pour créer des effets décoratifs, ou dépolissaient le verre au jet de sable comme cela se pratique encore. Miroirs bombés, globes de pendules, verres de lampes, vitrines de parfumeurs sont réalisés ici selon les techniques anciennes. La cuisson au feu de bois crée dans le verre des irrégularités dues aux braises et aux éclaboussures diverses. Autant d’effets recherchés par les antiquaires et les collectionneurs. Alimenté au bois de chêne, à fort pouvoir calorique et faible en déchets, le four à bois construit sur des dalles de pierres de la Bastille, qui atteint des températures de 1 500°, n’a pas bougé depuis cent cinquante ans. Pour faire vivre son atelier, Patrick Desserme a développé une activité de fabrication semi-industrielle et réinvestit l’argent gagné dans du matériel toujours plus performant. À cette condition, il a pu conserver son métier, continuer de travailler avec des artistes et restaurer des objets anciens, tels le cabinet donné à Louis XIV par Fouquet, en attente dans son atelier, ou ces globes de pendules du XVIIIe siècle. Il n’a pas peur de dire qu’il facture quelquefois à moitié prix certains travaux qui demandent un savoir-faire pointu, uniquement pour pouvoir continuer à les faire. Fier d’avoir travaillé récemment à la restauration des candélabres du pont Alexandre III à Paris, pour le nouveau Musée des beaux-arts de Lille ou pour les grands noms de la place Vendôme, il souhaite voir son fils hériter du nom prestigieux que lui ont légué ses aïeuls. "Le travail du verre est ingrat. On est constamment sous pression.

Le feu doit sans doute rendre un peu fou. On se bat constamment contre la chaleur, contre le moule qui bouge et le verre qui casse, contre sa propre maladresse. On en commet encore, même lorsque l’on est un maître. On n’est jamais content du résultat. On voudrait atteindre la perfection", constate celui qui a commencé à travailler à 15 ans devant le feu et s’avoue trente ans plus tard fatigué, et surtout insatisfait. Pierre Fouquet, céramiste, est un maître lui aussi. Toute sa vie, il a pu mener de front la fabrication de céramiques en série et la recherche personnelle, sans doute parce que dès 1923, à l’ouverture de l’École des arts appliqués de Paris, il a pu enseigner sa discipline. La perfection dont parle Patrick Desserme, Pierre Fouquet l’a sans doute atteinte en découvrant en 1981 le secret de la fabrication des poteries noires des Grecs. Comme les grandes découvertes, celle-ci s’est faite un peu par hasard et en plusieurs étapes : "Il suffit simplement d’enfumer le four, technique que l’on appelle la cuisson en réduction. Le carbone contenu dans la fumée vient se déposer sur les parois et noircit la pièce. Si la cuisson est faite normalement, la pièce reste rouge, comme les poteries sigillées qui ont fait la renommée des Romains. Ce que l’on ne savait pas, c’est que les Grecs et les Romains utilisaient le même produit. Seule la cuisson différait. Les Romains avaient des fours à bois, mais la cuisson était faite avec beaucoup d’oxygène, sans fumée".

Aujourd’hui, une pièce peut être noircie au four à bois, mais aussi au four à gaz. La cuisson au four électrique, en revanche, donnera toujours une pièce d’un rouge uniforme. Mais le noir des Grecs était surtout magnifique par son aspect glacé dont le secret était resté inconnu. "À la manufacture de Sèvres, des reconstitutions de noir avaient été faites avec du cobalt et du manganèse, mélangés à un fondant. Mais les Grecs n’utilisaient pas de fondant. Inutile d’essayer de poncer la pièce après cuisson pour tenter de lui donner cet aspect brillant, les Grecs ne polissaient pas. La pièce devait sortir du four telle quelle". Un jour, dans une ancienne carrière d’argile de la région parisienne, attiré par quelque chose qui brille, Pierre Fouquet s’approche et cueille de fines écailles brillantes, petites desquamations produites par la terre en séchant et détachées du sable. En les cassant, il remarque que la tranche est vitrifiée. Il venait de trouver la matière première d’un engobe qui, posé avant cuisson sur la pièce, produisait cet aspect glacé et rendait la pièce imperméable. "Sèvres m’a dit : vous avez trouvé !".

"Sang de bœuf"
À l’image des "trésors vivants" du Japon, ces artisans détenteurs d’un savoir-faire unique, Pierre Fouquet est l’un des 37 maîtres d’art nommés par le ministre de la Culture en 1994. Il a transmis son expérience à de nombreux élèves. Dans son atelier, au fond du jardin de sa maison de Verrières-le-Buisson, après quatre-vingts ans d’activité, il travaille encore et demande au four, à l’argile, aux oxydes, à l’émail, à l’engobe... toujours de nouveaux effets, de nouvelles textures. Il cherche actuellement à retrouver la teinte exacte du fameux "sang de bœuf", cette qualité d’émail rouge que connaissaient les Chinois au XVIIIe siècle. L’émail, qui permet de recouvrir les grès, les porcelaines ou les faïences, est à base de poudre de verre mélangée à des métaux précieux comme l’or, ou plus communs comme le fer, pour obtenir des couleurs différentes. Il peut s’appliquer aussi bien sur du métal. Les orfèvres de Constantinople excellaient dans cet art et, avant eux, les artisans de l’âge du fer. La tradition de l’émail sur cuivre champlevé est l’exemple même d’un savoir-faire en difficulté. Déposé dans des cavités creusées au burin dans du cuivre, l’émail permet d’obtenir après cuisson des effets décoratifs et des jeux de couleurs infinis. Les émailleurs de Limoges pratiquaient cette technique au XIIe siècle, et leurs ateliers ont fait la renommée de la ville dans le monde entier.

Une nouvelle génération d’artisans d’art – les Cristel, Alain Duban, Bernard Lachaniette, Dominique Gilbert – tente de maintenir les savoir-faire traditionnels tels que M. Chéron à Limoges, sacré “trésor vivant” par les Japonais, les pratique encore. Mais les perspectives de production semi-industrielle doivent être développées. Un artisan d’art peut difficilement vivre de la production de pièces uniques ; les vases ou les coupes en cuivre émaillé demeurent des objets décoratifs de luxe. À cet égard, l’État a considéré qu’il était de son ressort de sauver ce "patrimoine immatériel". Les émailleurs de Limoges ont obtenu la parution au Journal Officiel de l’appellation "émail grand feu", afin de pouvoir lutter contre les objets réalisés à base de résine époxy. Le ministère de la Culture a créé un Conseil des métiers d’art, composé de professionnels chargés de répertorier les métiers en difficulté. Les maîtres sélectionnés dans chaque secteur sont aidés par l’État et s’engagent à transmettre leur savoir-faire à un élève. Dans le domaine du verre, il n’y avait pas de transmission d’un savoir-faire de haut niveau. Antoine Leperlier a été nommé maître d’art. La technique de la pâte de verre à la cire perdue, que lui avait transmise son grand-père, survivra. Mais le salut des arts du feu se trouve aussi dans l’innovation. La Société d’encouragement aux métiers d’art (Sema), courroie de transmission entre les actions de l’État et le milieu professionnel, encourage les artisans à faire évoluer leur métier. Pierre Chevalier, président de la Sema, le dit haut et fort : “Pour s’en sortir dans le futur, les artisans d’art devront travailler en groupe pour partager les frais et se consacrer à la recherche personnelle, car les métiers ont beaucoup évolué. Il faut absolument se renseigner sur ce qui se fait ailleurs, à l’étranger en particulier”. Cela vaut pour la communication, mais aussi pour la fabrication.

Les nouvelles technologies et les nouveaux matériaux doivent entrer dans l’atelier. Dans le domaine du verre, les techniques de thermoformage ont considérablement élargi les possibilités de travail et donné à la création une liberté nouvelle, ce qui n’exclut en aucun cas les savoir-faire traditionnels. Il ne s’agit pas d’abandonner les métiers anciens, ni de perdre le geste. C’est encore plus vrai pour la restauration. D’énormes progrès ont été faits depuis vingt ans, mais le problème de la tenue dans le temps reste entier. Les restaurations ne tiennent pas à l’eau ni à la chaleur. "Progressivement, on y arrive, indique M. Guillemot de l’atelier Keramos, spécialisé dans la restauration des faïences. Actuellement, nous devons aller nous renseigner chez les fabricants sur les derniers produits sortis, les colles les plus performantes, les vernis résistants aux UV, les meilleures peintures ; il faut aller embêter les industriels, aller à leurs colloques pour voir si les dernières nouveautés nous conviennent". Dans le secteur des vitraux anciens, le restaurateur est devenu un scientifique. L’état sanitaire du verre est analysé en laboratoire. Les produits destinés à stopper les attaques qu’il a pu subir du fait de la pollution sont testés avant traitement. Le métier a changé. Les professions doivent évoluer et la question de la formation a pris une nouvelle ampleur ces dernières années dans l’actualité des métiers d’art.

Un brevet des métiers d’art
De l’entrée en apprentissage dans un atelier à l’enseignement dispensé par l’Institut français de restauration des œuvres d’art (Ifroa), de multiples solutions existent, métier par métier. Une maîtrise de sciences et techniques est dispensée à l’université de Tolbiac. L’École des arts décoratifs, l’École des beaux-arts, l’École Boulle, l’École Estienne dispensent des formations plus au moins techniques ou artistiques. Un brevet des métiers d’art a été créé. Mais toutes les filières "métiers d’art" n’ont pas leur centre de formation. À l’Atelier Duchemin, on est vitraillier depuis plusieurs générations. "Un coiffeur doit avoir son CAP pour ouvrir une boutique, alors que tout le monde peut théoriquement s’établir vitraillier, déclare Dominique Duchemin. Une dizaine de vitrailliers sont représentés dans le Groupement de restaurateurs des monuments historiques. Une centaine à la Chambre syndicale des maîtres verriers. Mais si l’on prend les pages jaunes de l’annuaire, il y en a 500 ou 600 ! Il y a en France une excellence qu’il faut faire connaître. La qualité du travail réalisé par un maître verrier s’explique par les quinze ou vingt ans passés dans l’atelier".

Dans certains secteurs, la formation en apprentissage doit être soutenue par les lycées. Les formations ne s’opposent pas, elles se complètent. Mais les chefs d’établissements sont rebutés par ces filières "à petit flux". Certains métiers ne concernent que 15 élèves pour toute la France. En nommant les maîtres d’art, le ministère de la Culture a décidé de pallier ces manques et reconnu officiellement l’atelier du maître d’art comme lieu de formation. Isabelle Didier, de la galerie Saint-Louis, spécialisée dans la restauration de faïence, ne regrette pas d’avoir fait l’École du Louvre puis d’être entrée en formation chez un restaurateur : "Je ne pense pas travailler moins bien que les gens qui ont fait l’Ifroa". Depuis quatre ou cinq ans, une nouvelle demande en direction des métiers d’art est apparue de la part de jeunes déjà engagés dans d’autres filières. Anciens étudiants en histoire ou en lettres, ils sont attirés vers les métiers de la décoration intérieure, mais pas uniquement. Selon Pascal Leclercq, du Conseil des métiers d’art, "la crise aidant, les gens ont tendance à faire plutôt ce qu’ils aiment. Il est vrai aussi que le travail manuel a été revalorisé ces dernières années. Cette nouvelle génération a intégré l’état du marché et sait qu’elle devra sortir de l’Hexagone ; elle a également une acception plus large des métiers d’art". À la rentrée, s’ouvrent au Viaduc des Arts – 23 avenue Daumesnil, à Paris – les nouveaux locaux de la Sema. Ils auront pour vocation d’être un centre d’informations et de conseils ouvert aux jeunes comme aux professionnels, un lieu de ressources pour l’ensemble des métiers d’art.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°43 du 12 septembre 1997, avec le titre suivant : « Sans doute le feu rend-il un peu fou »

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque