Londres

Romantisme, avant-garde et idéologie

L’année de l’art allemand

Le Journal des Arts

Le 1 octobre 1994

L’année 1994 est à Londres celle de l’art allemand. Ce fut tout d’abord \"De Friedrich à Holder : une tradition romantique\", cet été à la National Gallery ; au même moment, le British Museum dévoilait sa collection de gravures allemandes de l’époque de Goethe, et la Hayward Gallery \"L’esprit romantique dans l’art allemand\". Enfin, \"Une amère vérité\", consacrée à l’avant-garde artistique à la veille de la Grande Guerre, s’installe à la Barbican Art Gallery.

LONDRES - Pourquoi cet intérêt soudain pour l’Allemagne ? Certes, depuis la réunification allemande et l’ouverture à l’Est, il est plus aisé de monter des projets communs, et de nouvelles sources sont désormais accessibles. L’exposition "A Bitter Truth. Avant-Garde Art and the Great Wars" s’est d’abord tenue au Altes Museum de Berlin, et présente des tableaux de provenances aussi diverses que le Kulturhistorisches Museum de Rostock, le Musée d’art russe de Saint-Pétersbourg et la National Gallery de Prague. De même, grâce à ces échanges, "The Romantic Spirit in German Art" réunit des œuvres prêtées par les musées de l’Ermitage, Görlitz, Cottbus, Halle, Weimar, et du Cabinet des estampes de Dresde.
 
Peut-être y a-t-il derrière toute exposition consacrée au Romantisme allemand, un désir de retrouver et de comprendre une époque où la nation allemande n’existait pas encore, mais était une association de principautés, unies par la langue et la culture. Mais ce désir, s’il fut celui des entreprises allemandes qui ont financé l’exposition britannique, n’atteint pas son but. Il aurait fallu trouver une approche méthodologique novatrice pour aborder cet univers, et faire preuve de rigueur intellectuelle. Le Romantisme n’est ici qu’un vaste fourre-tout, laissant chacun libre de savoir comment il convient de le comprendre.

Alors que le cadre de la nation allemande est trop étroit pour permettre un examen serein d’un romantisme né avant elle, c’est précisément cette approche qui prime dans "L’esprit romantique dans l’art allemand". Ainsi que le précise le catalogue "Le Romantisme, depuis ses débuts, est lié à la question de l’identité de l’Allemagne comme nation, et c’est pourquoi il a souffert de l’utilisation qu’en fit l’idéologie nazie." L’exposition accentue cette confusion par le choix des œuvres présentées. Elle devait à l’origine se limiter au début du XIXe siècle, mais déborde cette époque pour couvrir, très inégalement, les deux cents dernières années.

Le catalogue contient quarante essais. L’un des thèmes longuement développé par les auteurs associe le Romantisme en Allemagne et la prise de conscience des caractères propres à la nation allemande. C’est ce romantisme étriqué qui aurait donné naissance, au siècle dernier, à une vision étroite de la nation germanique. C’est sans doute la raison pour laquelle de nombreux artistes allemands d’après-guerre ont lié le Romantisme à l’idéologie nazie. Ce n’est que depuis la réunification, et la réflexion sur le concept de nation, que l’on a pu considérer à nouveau le Romantisme et sa postérité.

Approche purement artistique
Par contraste, l’exposition "Une amère vérité. L’art d’avant-garde et la Grande Guerre" a le mérite d’être à la hauteur de ce qu’elle annonce. À Berlin, où l’historiographie n’est pas un vain mot, l’exposition s’ouvrait sur une sélection de documents provenant de tous les pays concernés par la guerre : affiches, dessins humoristiques, cartes postales, photographies et films.

À Londres, le commissaire de l’exposition, Richard Cord, a privilégié une approche purement artistique, que l’on retrouve dans un ouvrage réunissant ses propres conférences et qui sert de catalogue. Son originalité tient dans une confrontation des avant-gardes de tous les pays belligérants de la Grande Guerre, pour en relever les parentés mystérieuses ou au contraire y discerner les irréductibilités. À côté d’œuvres allemandes et britanniques, on trouve des œuvres inhabituelles provenant de Russie, d’Amérique du Nord, de France, d’Italie et de l’ex-Empire austro-hongrois. Mais aucun mécène n’a accepté de parrainer l’exposition, pourtant remar­quablement novatrice.

La princesse Charlotte, femme de George III
Les responsables allemands recherchent pour l’instant des moyens plus faciles de prolonger ce lien renoué. Ils songent même à réadopter la famille royale britannique ! Schwerin organise une exposition en l’honneur de la princesse Charlotte, fille du duc de Mecklenburg-Strelitz et femme de George III. Le directeur du Musée historique allemand s’est rendu récemment à la Bibliothèque royale de Windsor : il souhaiterait organiser un spectacle à Berlin sur Vicky, fille ainée de la reine Victoria et mère de l’empereur Guillaume. Mais il nous faudra faire preuve d’un peu de patience avant de redécouvrir ces relations familiales à la lumière du XXe siècle.

Londres, \"The Romantic Spirit in German Art\"

Hayward Gallery, The South Bank Centre, jusqu’au 8 janvier 1995

Londres, "A Bitter Truth. Avant-Garde Art and the Great War", Barbican Art Gallery, jusqu’au 11 décembre

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°7 du 1 octobre 1994, avec le titre suivant : Romantisme, avant-garde et idéologie

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