Dimanche 27 septembre 2020

ART CONTEMPORAIN

Richard Serra en version filmique

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 5 juillet 2017 - 481 mots

En exposant ses films, le Kunstmuseum de Bâle rappelle que le maître de la sculpture monumentale est aussi un œil préoccupé par le cadre, le réel… et le politique.

Bâle. Hand Catching Lead (1968) est probablement le plus célèbre des films de Richard Serra ; on y voit son bras tenter d’attraper au vol les morceaux de plomb qui lui sont jetés, morceaux qui pourraient être les scories d’une sculpture en confection dans l’atelier ; parfois la main parvient à s’en saisir, déformant le métal au passage. Allégorie de la sculpture elle-même et de son processus de création, cette œuvre tient également du pur film expérimental dans lequel sont auscultés vitesse et mouvement au sein d’un cadrage et d’une action resserrés. Les aficionados du sculpteur connaissent également Railroad Turnbridge (1976), brillante production tournée sur la section pivotante d’un pont de chemin de fer. Le pont métallique se fait cadre qui dévoile un paysage changeant au rythme de ses déplacements, tout en donnant l’illusion que c’est ce dernier qui bouge et non la structure, ce qui contrevient à la logique de la perception.

La temporalité de l’action
C’est une bien belle idée qu’a eue le Kunstmuseum Basel – Gegenwart que de consacrer une exposition aux films et vidéos de Richard Serra, qui, hormis les deux exemples mentionnés plus haut, sont relativement peu visibles dans les musées. Seize œuvres au total, exécutées entre 1968 et 1979, sont ici projetées dans un dispositif minimaliste, certaines salles étant pourvues d’élégantes parois aux teintes marron clair et d’écrans vintage déroulés sur leur trépied.

Il ressort de cet ensemble l’image d’un artiste qui parfois s’intéresse à la performance ou à l’endurance – comme lorsqu’il parvient, dans Hands Tied (1968), à libérer ses mains de la corde qui les enserre –, mais qui est surtout préoccupé par la définition du cadre et de la temporalité d’une action : ainsi dans Hand Lead Fulcrum (1968), il tient à bout de bras un ruban de plomb dans le haut de l’image projetée, le film s’achevant lorsque l’effort lui fait baisser le bras hors du cadre. Dans Frame (1969), l’un de ses films les plus ambitieux, il mesure un espace tandis que le positionnement de la caméra bouleverse la perception de cette réalité.

Mais ce que fait entendre également l’exposition, c’est une voix politisée. On se souvient de son affiche dénonçant en 2004 le scandale de la torture à la prison d’Abou Ghraib en Irak, qui avait fait grand bruit. On retrouve là par exemple Television Delivers People (1973), suite de slogans qui défilent sur un fond neutre et questionnent la dépendance à la télévision, ou Prisoner’s Dilemma (1974) : sur un ton faussement léger et avec, entre autres, le galeriste Leo Castelli pour acteur, le mode d’interrogatoire et de sentence américain dit du « dilemme du prisonnier » est transposé dans le monde de la télé : pertinent et percutant !

Richard Serra, Films ans Videotapes
Jusqu’au 15 octobre, Kunstmuseum Basel – Gegenwart, St. Alban-Rheinweig 60, Bâle.
Légende Photo
Richard Serra, Prisoner’s Dilemma, 1974, vidéo noir et blanc, 60 min, Museum of Modern Art, New York. © MoMA.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°483 du 7 juillet 2017, avec le titre suivant : Richard Serra en version filmique

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