Quand l’impressionnisme s’écrit au féminin

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 juillet 2006

Seule femme avec Mary Cassatt du groupe impressionniste Berthe Morisot s’est acharnée « à conquérir la complexité du réel et la poésie de la vérité », selon l’écrivain Gustave Geffroy.

Longtemps considéré en arrière-plan de la production masculine des impressionnistes, l’art de Berthe Morisot, trop souvent rapporté à l’image féminine du Berceau (1874), est en réalité fort d’un engagement pictural que Paul Valéry a parfaitement formulé. « La singularité de Berthe Morisot fut, écrit le philosophe, de vivre sa peinture et de peindre sa vie, comme si ce lui fut une fonction naturelle et nécessaire, liée à son régime vital… Elle prenait, laissait, reprenait le pinceau, comme nous prend, s’efface et nous revient la pensée… »
Portraits intimes, promenades, jeux d’enfants, regards sur la nature, occupations quotidiennes sont les motifs iconographiques d’une œuvre qui tutoie la vie. Ici, une jeune fille joue au cerceau et, pour mieux en saisir le mouvement, l’artiste exploite les ressources du dessin. Là, elle capte l’image pérenne du port de Nice et, pour mieux en rendre le suspense, elle la brosse à l’huile sur un papier. Là encore, elle fixe sur toile les traits de son époux à l’île de Wight dans un arrêt sur image qui le dispute à la célérité de sa touche.
D’une extrême fluidité de touche, comme si le pinceau effleurait à peine la toile, les œuvres de cette artiste nous content en effet autant ses voyages que ses instantanés familiaux. Scènes portuaires et parties de cache-cache procèdent d’une même simplicité et d’une même spontanéité.

Des sujets naturalistes extraits du quotidien
L’art de Berthe Morisot qui exploite excellemment aussi bien les ressources de la peinture à l’huile que celles de l’aquarelle traite des sujets les plus divers, tels cette Marine en Angleterre (1875) ou cet Intérieur de cottage (1886). Si le paysage n’est que rarement traité pour lui-même, il est intimement lié à la représentation du quo­tidien. Quelque chose de fugace traverse son œuvre et lui attribue une puissante dimension vitaliste.
« C’est là, note encore Paul Valéry, ce qui confère à ses ouvrages le charme très particulier d’une étroite, presque indissoluble, relation entre un idéal d’artiste et l’intimité d’une existence. » De fait, cette relation est si puissante que l’œuvre de Berthe Morisot peut faire songer à une sorte de journal au quotidien, un journal très féminin, dont les moyens d’expression sont la couleur et le dessin.
À la différence de ses compagnons de route, Berthe Morisot n’aborde pas l’exécution d’un tableau par la composition mais par la nécessité de traduire une énergie, un élan, un souffle.
Si elle a pu subir au début de sa carrière l’influence de petits maîtres réalistes comme Achille Oudinot, Joseph Guichard ou Alfred Stevens, elle a su très vite les dépasser grâce à ses fréquentations avec des artistes aussi majeurs que Corot, Daumier ou Manet. Elle doit notamment à ce dernier d’être en quête d’un naturalisme vériste qui la tient au plus près du réel et qui s’applique à en rendre le vif et le vivant, l’éphémère et le permanent.

Exprimer le tremblement essentiel du réel
Féminine, la peinture de Berthe Morisot l’est cependant par son sens de la mesure, de la délicatesse et sa faculté de n’être jamais ni dans l’emphase, ni dans la mièvrerie. « C’est le poème de la femme moderne imaginé et rêvé par une femme. Elle l’a paré de toutes les grâces de son sexe, elle l’a dit avec une distinction sans pareille », commente Thiébault-Sisson, journaliste au Temps, à l’occasion de l’exposition posthume de l’année 1896.
Qu’elle saisisse sa tante assise Sur la terrasse (1874), tournant le dos au paysage marin qui fait le tableau, qu’elle figure le fouillis du jardin de Bougival, qu’elle s’en prenne à un simple plat de Reines-marguerites (1885), il y va chaque fois d’un même soin : celui d’exprimer le tremblement essentiel du réel. « Cet effleurement donne tout, note encore Valéry, son plus juste exégète : l’heure, le lieu, la saison, le savoir, la promptitude qu’il confère, le grand don de réduire à l’essentiel, d’alléger à l’extrême la matière et par là de porter au plus haut point l’impression de l’acte de l’esprit. »

Autour de l’exposition

Informations pratiques « Berthe Morisot, regards pluriels » se tient au musée de Lodève du 17 juin au 29 octobre, tous les jours sauf le lundi de 9 h 30 à 12 h et de 14 h à 18 h. Tarifs 7 €/5 €. Musée de Lodève, square Georges Auric, tél. 04 67 88 86 10. Installé dans l’ancienne résidence du cardinal de Fleury, précepteur puis ministre d’État de Louis XV, le musée de Lodève présente une collection de peintures du xxe siècle, ainsi qu’un important fonds archéologique.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°582 du 1 juillet 2006, avec le titre suivant : Quand l’impressionnisme s’écrit au féminin

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