Quatre questions à Pierre Huyghe

Pierre Huyghe : J’ai un problème avec la notion d’auteur

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 9 juin 2000

Né en 1962, Pierre Huyghe poursuit depuis quelques années une réflexion sur la notion d’auteur centrée en particulier sur l’image animée. Tandis qu’il présente, à partir du 8 juin, son dernier film, The Third Memory, au Centre Pompidou, il expose une nouvelle œuvre à la galerie Marian Goodman.

Comment avez-vous conçu cette nouvelle exposition ?
Elle se déroule dans deux galeries : chez Marian Goodman et Air de Paris. Il s’agit d’un projet collectif initié avec Philippe Parreno, dont le titre générique est “No ghost just a shell”. Nous avons acheté, sur catalogue, les droits d’un personnage à une société qui les vend à des producteurs de films de Manga. Ce héros plutôt faible va maintenant venir hanter différentes pièces, dans le travail de Philippe, dans le mien, et dans celui d’autres artistes. Dominique Gonzalez-Foerster prépare son épisode, et Rikrit Tiravanija lui fera lire un texte de science-fiction de Ridley Scott, tiré de Blade Runner. Un poster imaginé par M&M est présenté à côté de la pièce. Il fait le lien pour montrer cette circulation. Philippe montre son épisode chez Air de Paris et moi chez Marian Goodman.

Plastiquement, comment ces œuvres vont-elles se présenter ?
C’est un ensemble de dessins animés avec le même héros, un personnage à la description psychologique succincte. Il s’appelle AnnLee, et est assez mélancolique. C’est peut-être un trait de caractère que l’on retrouvera dans les différents travaux. Nous l’avons ensuite modélisé en trois dimensions. Après, chacun de nous y a travaillé indépendamment. Ce signe a été libéré de sa fonction première, celle de finir sur le marché des personnages de fiction. Nous voulions l’en extraire, le faire bifurquer et l’amener dans un domaine qui est davantage de l’ordre de l’imaginaire. Il est intéressant de voir comment, à un moment donné, ce signe va se redistribuer sous d’autres formes, comment il va passer à travers plusieurs histoires. L’image est libérée de ses droits, affranchie. Pour mon épisode, le personnage décrit ses conditions, puis j’ai interviewé des personnes en leur demandant d’imaginer les deux dernières minutes de sa vie. Et j’ai eu une très belle réponse d’une petite fille qui a inventé comment il avait disparu. Elle a complètement bâti un imaginaire autour de lui.

Quels sont vos producteurs ?
C’est une coproduction entre Anna Sanders et Antéfilmé, une société qui conçoit des films en images de synthèse. Nous avons animé le personnage dans leur studio. Ils sont spécialisés dans la motion capture.

Votre travail se construit collectivement aujourd’hui.
Je pense qu’une image, à un moment donné, se fabrique collectivement. Elle naît de la somme des points de vue de différentes personnes. Ce modèle-ci de collaboration est singulier parce que, une fois le projet initié, chacun construit quelque chose indépendamment. J’ai un problème avec la notion d’auteur. Ces coopérations ont pour enjeu de dépasser ce repli qu’il faut laisser à la publicité : le “je” y prédomine. Quand je travaille avec d’autres artistes, il ne s’agit pas d’une fusion, mais d’une collaboration. Chacun est présent.

- PIERRE HUYGHE, NO GHOST JUST A SHELL, jusqu’au 27 juin, Galerie Marian Goodman, 79 rue du Temple, 75003 Paris, tél. 01 48 04 70 52
- PHILIPPE PARRENO, NO GHOST JUST A SHELL, 15 juin - 29 juillet, Air de Paris, 32 rue Louise-Weiss, 75013 Paris, tél. 01 44 23 02 77

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°107 du 9 juin 2000, avec le titre suivant : Pierre Huyghe : J’ai un problème avec la notion d’auteur

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