Jeudi 12 décembre 2019

Art contemporain

Philippe Favier, le contour de la méthode

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 4 janvier 2019 - 733 mots

PARIS

Issu des nombreuses « cueillettes » effectuées par l’artiste dans des brocantes et des puces, l’ensemble foisonnant de pièces choisies pour le Campredon Centre d’art révèle en creux les procédés de son travail et de ses recherches.

Paris. Il ne faut pas se méprendre : ce n’est pas parce qu’il a intitulé son exposition « Chines.s » que Philippe Favier, qui a toujours détesté les voyages, est allé se promener en Asie. Toujours aussi espiègle, l’artiste (né en 1957 à Saint-Étienne) s’était déjà amusé, en 2004 pour sa « Géographie à l’usage des gauchers », à laisser supposer qu’il était parti autour du monde, alors qu’il travaillait derrière une grande cloison construite pour lui au Musée d’art contemporain de Lyon, où s’était tenue l’été 2005, une importante exposition des œuvres réalisées pendant cette année-là. Cette fois, « Chine.s » est à prendre au sens de brocante : d’une part, parce que l’exposition se tient à L’Isle-sur-la-Sorgue qui, avec ses nombreux antiquaires et brocanteurs, se considère comme la capitale de la chine. Et d’autre part, parce que Philippe Favier est un passionné des marchés aux puces et autres vide-greniers qu’il pratique avec gourmandise. C’est ce qu’il appelle sa « cueillette » et qui constitue une part importante et essentielle de son travail. Au cours de ses expéditions, il accumule en effet des centaines d’objets, livres, antiphonaires, vieux registres, carnets, cadastres, albums de photos, égouttoirs, machines à écrire, poignées de porte… qui vont lui ouvrir des pistes à un moment ou un autre. « J’achète toujours ces objets sans savoir vraiment ce que je vais en faire, mais avec l’intuition que j’en ferai quelque chose un jour. »

Ne serait-ce que de ce point de vue, l’exposition au Centre d’art Campredon, qui réunit environ cent trente œuvres, datées de ces cinq dernières années, est une belle surprise. Dans les neuf salles du parcours déployé sur trois niveaux sont présentées quinze séries, dont douze sont montrées pour la première fois. L’occasion de découvrir, par exemple, la manière dont Favier décompose des puzzles d’enfants pour en faire des œuvres circulaires, composées d’une myriade d’éléments multicolores ou au contraire monochromes, comme autant de planètes constellées des divers éléments recomposés au fil du hasard. Ailleurs, il détourne des damiers en les recouvrant de son fameux noir poudré, puis en essuyant une partie de cette peinture fraîche pour en faire jaillir la forme de crânes constitués de cases noires et blanches comme celles d’un échiquier. On découvre un peu plus loin un autre jeu avec les dames dans la série « Les baleines bleues », constituée à partir de boîtes ou de longs hublots. Sous le verre, telle une fenêtre, Philippe Favier a dessiné un soutien-gorge aux allures de poulpe (les bretelles) et il a collé derrière ces dessins des échantillons de tissus et de dentelles. Une façon de mettre au balcon des bonnets directement inspirés d’une autre série, celle des « Planètes » et de montrer comment la matière donne l’idée de la forme ou à l’inverse comment la forme appelle la matière. Dans une autre salle, sont présentées des boîtes de tous types (de queues de billard, de sextant…). Favier les achète soit vides pour les investir totalement, soit chargées de leur contenu sur lequel il se greffe et les transforme tantôt en objet de bibliophilie, tantôt en boîte de Pandore ou encore en rébus ou en mini-cabinet de curiosité. Avec, là encore, une démonstration de l’art avec lequel il s’immisce dans tous ses objets.

Objets détournés

Parallèlement à la découverte des œuvres et à leur grande qualité, l’ensemble montre en effet la méthode de travail de l’artiste qui le voit se glisser dans l’objet ou dans son histoire pour y apporter sa propre iconographie (des crânes, des squelettes, des animaux, des glyphes mayas…). Au début des années 1980, Favier s’était emparé des couvercles de boîtes à maquereau du Capitaine Cook dont il avait fait une série « Capitaine coucou ». Il a depuis toujours revendiqué cet esprit en référence à la femelle de cet oiseau qui pond ses œufs dans le nid des autres. Si Favier se niche dans des objets déjà existants, en y apportant le langage de ses obsessions récurrentes, c’est lui aussi pour leur donner vie, plus exactement leur redonner une seconde existence, leur écrire une nouvelle histoire et prolonger leur aventure. La force de cette exposition est également de rappeler que malgré la diversité des supports, le travail de Favier est d’une grande cohérence. Et ce depuis presque quarante ans !

Philippe Favier, Chine.S,
jusqu’au 17 février 2019, Campredon Centre d’art, 20, rue du Docteur Tallet, 84801 L’Isle-sur-la-Sorgue.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°514 du 4 janvier 2019, avec le titre suivant : Philippe Favier, le contour de la méthode

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