Mercredi 21 février 2018

Petite histoire et filiation du sommeil

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 3 septembre 2007

Le sommeil et le rêve sont des sujets de prédilection pour les artistes contemporains. Ces thèmes remontent à la nuit des temps. Dès la mythologie grecque, ils ont nourri mythes et légendes.

Depuis l’Antiquité, le sommeil et plus précisément le rêve ont constitué un vivier de symboles et de représentations impressionnants. Mais ils ne seraient rien sans la nuit, Nyx, fille du chaos dans la mythologie grecque à la tête d’une terrible lignée.

Nyx, mère de tous les maux
Femme à la peau sombre, parée d’ailes et d’une couronne de pavots, Nyx engendre deux jumeaux, Hypnos, le sommeil et Thanatos, la mort. Cette nuit, qui recouvre de son voile noir bien des compositions et à qui l’on associe volontiers depuis l’Antiquité la vieillesse et la fraude, s’est aussi unie à l’Acheron, fleuve des Enfers. Un lourd héritage pour leur trois filles Alecto, Tisiphone et Mégère (!), les Erinyes ou Furies justicières, ministres de la vengeance des dieux.
Elles tourmentaient les mortels coupables en réveillant angoisse, culpabilité et remords. Et la filiation ne s’arrête pas là car Hypnos aura un fils, Morphée, dieu des songes, plutôt bienveillant. Et si Endymion n’a aucun lien de sang avec cette terrible famille, sa belle et triste histoire l’en rapproche : il sera frappé par Zeus du sommeil éternel… à sa propre demande !

La représentation du sommeil dans le christianisme
Dans le christianisme, la nuit incarne les ténèbres malfaisantes tandis que le rêve peut se faire voix de Dieu ou prémonition. Giotto, dans le célèbre cycle de la vie de saint François à Assise, peint deux songes prémonitoires. Mais dans cette fresque de 28 scènes, le sommeil est aussi paresse, figurée par de jeunes moines endormis pendant la prière. Vice ou innocence, les interprétations sont contradictoires. Pourtant dans le cas d’une Vierge dont l’enfant est endormi, la symbolique du martyre sur la croix ne fait aucun doute et Thanatos rejoint Hypnos.
Si la religion ne laisse aucune place à l’érotisme, certains sujets mythologiques font du sommeil la résidence des fantasmes : faunes surprenant d’adorables nymphettes endormies ou dieux profitant de cet abandon pour arriver à leurs fins. Le visage du sommeil reste décidément trouble.

Freud : la « voie royale de l’inconscient »
Cauchemar, le célèbre tableau de Johan Heinrich Füssli (1741-1825), dans l’une de ses quatre versions de 1781, offre une intense expression d’angoisse et d’érotisme. La courbe du corps de la dormeuse torturée par son inconscient et hantée par un cheval aveugle (symbole éminemment sexuel) sous l’égide d’un spectre nocturne effrayant : le tableau est une icône pour la psychanalyse. Freud et Jung au début du xxe siècle diront d’ailleurs du rêve qu’il est « la voie royale de l’inconscient ».
Un Freud qui se livrera du reste avec délices à l’auscultation de toiles cherchant à percer l’inconscient de leurs créateurs, Léonard de Vinci en tête. Un au-delà, une vérité que les membres du surréalisme, peintres ou écrivains, se plairont à explorer dans les années 1920 à travers des dessins automatiques et des toiles réservant une place de choix aux souvenirs de rêves et aux fantasmagories.
Atteindre d’autres consciences, c’est à quoi s’emploieront aussi dans les années 1950, certains intellectuels aux États-Unis. Ils bravèrent les interdits en s’engageant dans des voyages initiatiques aidés par des substances chimiques hallucinogènes. Pénétrant des parties inconnues d’eux-mêmes, ils écrivaient au cours de ces bouffées délirantes comme ce fut le cas pour Le Festin nu de William Burroughs en 1954.
 
Une expérience visionnaire
De leur côté, Brion Gysin et Ian Sommerville mirent au point une machine à rêver (Dream Machine, 1960), une expérience visionnaire déclenchant des images mentales et stimulant l’imaginaire sans user de psychotropes. Seules les pulsations lumineuses provoquées par la rotation d’un cylindre de carton découpé devant une lumière vive, déclenchaient ces effets.
Les performances artistiques étaient souvent plus « soft ». Warhol filma une nuit de John Giorno, un film extrême de plus de cinq heures, devenu culte depuis 1963. Une question temporelle qui n’échappe pas à Ben qui s’endormira devant son auditoire en 1966 et Chris Burden, cloué au lit pendant 22 jours (Bed piece, 1972).

Une actualité du sommeil
Sophie Calle fit passer une petite annonce en 1979 invitant des inconnus à dormir dans son lit. Pascal Convert profita des dernières technologies pour enregistrer l’activité cérébrale de sa nuit. Rodney Graham filme un trajet en voiture le montrant endormi sur la banquette arrière dans Halcion Sleep, du nom du somnifère qu’il a pris avant de partir. On est loin du souvenir d’enfance qu’on aurait pu présumer !
Dormir, rêver font bien partie des pratiques contemporaines. La permanence du rêve et du sommeil vient-elle de son universalité ? De son potentiel fantasmagorique défiant la rationalité scientifique ? Les artistes n’ont de cesse de se regarder rêver, offrent de dormir avec eux, analysent leur nuit, fantasment, insomniaques ou somnambules, polissons ou cruels, et font du visiteur un cobaye. La nuit est propice à la création, qu’elle soit blanche ou paisible.

Autour de l’exposition

Informations pratiques L’exposition « Dormir, rêver... et autres nuits » aura lieu jusqu’au 21 mai, du mardi au dimanche de 11 h à 18 h et le mercredi jusqu’à 20 h. Tarifs”‚: 5 et 2, 50 €. CAPC, 7 rue Ferrère, Bordeaux (33), tél. 05 56 00 81 50.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°578 du 1 mars 2006, avec le titre suivant : Petite histoire et filiation du sommeil

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