Vendredi 19 octobre 2018

Peintures et livres de Maurice Jardot

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 1 juillet 2004 - 1177 mots

Plus d’un an après sa disparition, le musée d’Art moderne de Villeneuve-d’Ascq rend hommage à Maurice Jardot (1911-2002), avec une présentation de sa prestigieuse bibliothèque.

Mais c’est à Belfort qu’il faut se rendre pour découvrir la collection de peinture de cet ancien collaborateur du célèbre marchand d’art parisien Daniel-Henri Kahnweiler. Ouverte depuis 1999, la donation Maurice Jardot s’est enrichie depuis l’an passé du legs de nouvelles œuvres de Picasso, Braque, Gris, Léger ou Masson…

Il est une anecdote révélatrice de la personnalité de Maurice Jardot. Lorsque Christophe Cousin, conservateur en chef des musées de Belfort, se rendit au Centre Pompidou pour présenter à ses collègues la donation, il fut accueilli avec enthousiasme : « Pour Maurice Jardot, nous ferons tout notre possible pour vous aider. Il a tellement fait pour nous ! » Surprise du conservateur… car dans le parcours de Jardot, il n’avait jusqu’alors trouvé nulle trace d’une collaboration particulière avec le Musée national d’art moderne. Et pourtant. À la Libération, Maurice Jardot devient chargé des affaires culturelles de la délégation du gouvernement militaire pour le pays de Bade, en Allemagne. Basé à Fribourg-en-Brisgau, sa mission officielle consiste à faire connaître l’art français auprès de la jeunesse allemande. Pour cela, il organise en 1947 sa première exposition, « Les maîtres de la peinture française contemporaine », réunissant des œuvres de Picasso, Braque, Masson, l’occasion d’une première rencontre avec leur marchand, Daniel-Henri Kahnweiler. Mais officieusement, Jardot s’attache à inventorier et négocier le rapatriement d’œuvres d’art spoliées par les nazis vers la France et le Musée national d’art moderne. D’aucuns se seraient vantés de cette activité, Jardot, lui, n’en a laissé aucune mention dans ses nombreux écrits.

Modestie, discrétion, l’homme accuse même une certaine sévérité. Né à Evette, près de Belfort, en 1911, il fut successivement professeur de dessin, inspecteur général des Monuments historiques puis directeur de la Caisse nationale des Monuments historiques. Mais c’est en qualité de commissaire d’expositions – Picasso à Sao Paulo en 1953 puis à Paris en 1955 – qu’il côtoiera le milieu de l’art, et notamment Kahnweiler. En 1956, ce dernier lui propose de collaborer à l’activité de la galerie Louise Leiris. Jardot y restera quarante ans, dans l’ombre du grand marchand. En 1997 – sursaut d’orgueil ? – il sort de sa réserve en décidant d’offrir à la ville de Belfort la majeure partie de sa prestigieuse collection, à charge pour la municipalité de la mettre en valeur dans un lieu spécifique, pour éviter sa dissolution dans un musée. Parmi les propriétés qu’on lui propose, le collectionneur choisit curieusement une maison de maître des plus ordinaires, une façade bourgeoise discrète qui dissimulera des volumes intérieurs entièrement remodelés – avec rapidité sous peine de nullité de la donation ! – par Robert Rebutato et Pernette Perriand (la fille de Charlotte), dans un esprit minimaliste. À quatre-vingt-huit ans, Maurice Jardot peut enfin voir exposée, pour la première fois, la quasi-totalité de sa collection. « Il n’en avait jamais eu la possibilité dans son appartement parisien, faute de place, précise Christophe Cousin, malgré les cimaises mobiles que lui avait dessinées Charlotte Perriand, comme dans les réserves de musées. » Moins de trois années plus tard, l’ancien marchand disparaît, après avoir légué à Belfort un nouvel ensemble d’œuvres.

Aujourd’hui, la collection, dédiée à Kahnweiler, occupe la totalité des espaces disponibles de la bâtisse. Au rez-de-chaussée, parmi les dessins de Léger, les huiles de Lascaux ou de Rouvre, artistes estampillés Kahnweiler, la présence de Chagall et de Le Corbusier, qui n’ont jamais été représentés par la galerie, révèle la personnalité du collectionneur. De l’architecte, la Composition de 1954, doublement dédicacée, rappelle les liens qui unissaient les deux hommes : seul Jardot parvint à convaincre Le Corbusier, échaudé par un précédent refus de la commission d’art sacré, de se lancer dans la reconstruction de la chapelle de pèlerinage de Ronchamp, à quelques kilomètres de Belfort.

En empruntant l’escalier fermé par une paroi courbe de pavés de verre, unique source de lumière naturelle, on accède à la présentation du legs : un bronze de Laurens – que l’on peut toucher, selon les vœux de Jardot –, une Nature morte de Gris de 1925, dédicacée à Kahnweiler, une Composition au compas de Fernand Léger. Parmi ces pièces, quelques œuvres rares, notamment cet exemplaire complet de la Théogonie d’Hésiode, suite de seize planches gravées commandées en 1932 par Vollard à Braque, patiemment reconstituée dans son intégralité par Maurice Jardot. Dix d’entre elles portent encore la signature en bistre, signe de leur réalisation avant la mort du commanditaire. Toutes possèdent une bordure ornée de « remarques », les essais du graveur, normalement voués à disparaître. À côté de cet ensemble, prennent place deux Picasso, dont Vénus et l’amour, vibrant hommage à Cranach, et Passe de cape (1956), une scène de tauromachie peinte après la traditionnelle corrida annuelle offerte à Picasso par la Ville de Vallauris. Autre pièce remarquable, ce dessin monumental de Léger, l’artiste le mieux représenté dans la collection, Le Mouchoir de 1930, un maillon de la série des accessoires et vêtements abandonnés, venu rejoindre à Belfort La Ceinture. Sur la cimaise d’en face, on s’attardera sur le célèbre Jazz de Matisse (1947), dont les planches ont conservé toute leur fraîcheur. C’est le seul ouvrage de la bibliothèque de Maurice Jardot à avoir été confié à la ville de Belfort, l’ensemble de ses livres, comprenant notamment Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac illustré par Picasso, ayant été légué au musée d’Art moderne de Villeneuve-d’Ascq.
Au second étage, l’enchantement se poursuit : petit essai de sculpture cubiste de Braque de 1920, nus féminins de Picasso, sculptures sensuelles de Laurens, transparences de Beaudin, formes purement plastiques de Léger… La visite s’achève en rez-de-jardin avec un solide ensemble de la production de Masson, couvrant une période allant de 1926 à 1960. Il prend place dans le seul espace dévolu aux expositions temporaires de la donation qui, de l’aveu de son conservateur, ne permet de réunir qu’une dizaine de peintures ou quelques sculptures. Autres servitudes, celles liées au strict respect des vœux du donateur. Ainsi, Maurice Jardot a-t-il souhaité, sans toutefois exclure les prêts, que sa collection ne puisse pas être complétée par des achats, ni même qu’elle soit accompagnée de textes explicatifs, les cartels étant à peine tolérés. Un projet d’agrandissement et des audioguides viendront bientôt y remédier.

Quelques contraintes, donc… mais avant tout une donation qui, par sa qualité, a subitement conféré une nouvelle dimension muséographique à la ville de Belfort, où l’on réfléchit désormais à la création d’un véritable musée des Beaux-Arts. « Auparavant, j’étais un petit conservateur, relève, non sans ironie, Christophe Cousin, maintenant je joue dans la cour des grands. »

BELFORT (90), donation Maurice Jardot, 8 rue de Mulhouse, tél. 03 84 90 40 70. À voir également : « Hommage à Maurice Jardot », VILLENEUVE-D’ASCQ (59), musée d’Art moderne, 1 allée du Musée, tél. 03 20 19 68 68, jusqu’au 1er août. À lire : Cabinet d’un amateur. En hommage à Daniel-Henri Kahnweiler, sous la dir. de Christophe Cousin, RMN, 1999, 160 p. Parution prochaine du catalogue du legs.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°560 du 1 juillet 2004, avec le titre suivant : Peintures et livres de Maurice Jardot

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