Mercredi 26 janvier 2022

Art contemporain

Moscou offre un rétrospective à deux géants de l’art abstrait russe

Par Emmanuel Grynszpan, correspondant à Moscou · lejournaldesarts.fr

Le 20 avril 2015 - 621 mots

MOSCOU / RUSSIE

MOSCOU (RUSSIE) [20.04.15] – Une exposition longtemps attendue de Vladimir Nemukhin (né en 1925) et de Lydia Masterkova (1927-2008) s’est ouverte mercredi au Musée d’Art Moderne de Moscou (MAMM). Couple à la ville et dans l’atelier, ces deux figures tutélaires de « l’art non-conformiste soviétique » avaient été réprimées par le régime soviétique et avaient dû s’exiler.

Vladimir Nemukhin était présent au vernissage, entouré du gotha de la vie culturelle moscovite. Il a, pour l’essentiel, consacré ses propos à la mémoire de Lydia Masterkova, décédée et enterrée en France, à Saint-Laurent-sur-Othain, en Lorraine.

Les 120 oeuvres réunies et exposées par le très respecté conservateur Andreï Erofeev proviennent de musées d’Etat russes (musée Pouchkine, galerie Tretyakov), de grandes collections russes (Tsukanov, AVC Charity foundation, Fonds Ekaterina), ainsi que de collections privées internationales. Toutes les périodes créatrices du couple sont représentées : l’avant-garde des années 30, le groupe Lianozovo (dont ils faisaient partie avec Oskar Rabin et qui a émergé à l’époque du Dégel), l’abstraction lyrique des années 60, les périodes formalistes et symbolistes. Bien qu’ils se soient séparés en 1968 après avoir partagé 14 années dans une pièce d’un appartement communautaire, les deux artistes ont maintenu une amitié et se sont mutuellement influencés. Lydia Masterkova a émigré en France à la suite de la fameuse « exposition bulldozer » du 15 septembre 1974, lors de laquelle des dizaines d’oeuvres d’artistes non-conformistes ont été détruites au bulldozer et au canon à eau par les autorités soviétiques, dans la banlieue de Moscou. Nemukhin est resté à Moscou jusqu’en 1990, continuant à peindre dans la clandestinité. Il est ensuite parti s’installer en Allemagne, pour ne revenir à Moscou qu’en 2010.

« L’oeuvre des deux artistes a ceci d’extraordinaire qu’elle est constamment restée en dialogue avec les courants artistiques occidentaux en dépit de l’isolement complet dans laquelle les autorités soviétiques s’efforçaient de maintenir les artistes et le public », explique Andreï Erofeev. Nemukhin et Masterkova n’ont jamais accepté le réalisme socialiste, seul style toléré par le pouvoir. Mais ils n’ont jamais non plus fait partie du « Sots art », le pop art underground prisé par la plupart des artistes soviétiques en réaction contre l’art officiel. Ils font partie des très rares artistes de l’époque à avoir choisi une troisième voie, plus formaliste, plus abstraite, voire mystique. Ainsi, la présence fréquente de cartes à jouer dans les tableaux et collages de Nemukhin reste largement mystérieuse. « Ils sont difficiles à cerner, à interpréter », dit d’eux Erofeev. « Il n’y a pas d’élément russe ou soviétique dans leurs oeuvres, comme s’ils avaient voulu fuir la réalité soviétique et rejoindre l’art abstrait occidental ».

Pour l’artiste Alexander Yulikov, proche ami de Nemukhin, « ils ont tous les deux été bouleversés par les expositions d’art occidental. D’abord par l’expressionnisme abstrait de Pollock et De Koonig en 1959, puis par l’exposition d’art abstrait français en 1961 dans le parc Sokolniki. Du jour au lendemain, Nemukhin s’est mis à la peinture abstrait », explique Yulikov, qui prépare une monographie de Nemukhin. Le couple déployait toutes sortes d’astuces pour se tenir au fait de la création occidentale, « mais voir des oeuvres actuelles réelles fut un choc », confie Yulikov, qui avait 18 ans en 1959 et se souvient lui-même très bien de l’importance qu’ont eu ces événements sur la scène artistique moscovite. Il n’en reste pas moins qu’une fois les expositions terminées, la chape de plomb retombait sur les artistes. Nemukhin et Masterkova ont été interdit d’exposer durant la plus grande partie de leur vie créatrice. L’hommage qui leur est rendu aujourd’hui arrive bien tard, et pourrait s’avérer éphémère, alors que le rouleau compresseur idéologique du ministère de la culture russe s’avance de nouveau en direction de la création contemporaine.

En savoir plus
« Vladimir Nemukhin. Facettes du formalisme. Lydia Masterkova. Abstraction lyrique » jusqu’au 31 mai 2015, Moscow Museum of Modern Art

Légendes Photos :
Vladimir Nemukhin (1925), Soiree evening, 100 Ñ… 100 cm, 1974

Lydia Masterkova (1927-2008), Compostion abstraite, 50 Ñ… 40 cm, 1963

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