Samedi 15 décembre 2018

Célébration

Maurice Quentin de La Tour, le clairvoyant

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 24 septembre 2004 - 632 mots

À l’occasion du tricentenaire de la naissance de l’artiste, Versailles lui consacre sa première grande monographie.

 VERSAILLES - « La Tour est l’Appelle de nos jours. La Tour semble ravir à ceux qu’il peint l’esprit qui nous enchante dans leurs ouvrages […] Il sait, par son tact subtil et magique, saisir et fixer le sel volatil de l’esprit, si facile à s’évaporer des mains de qui que ce soit et de ceux mêmes qui le possèdent. » Cette envolée lyrique du critique Baillet de Saint-Julien, contemporain de l’artiste, illustre parfaitement l’admiration et le prestige dont jouissait Maurice Quentin de La Tour (1704-1788). Malgré un caractère réputé solitaire et capricieux, ses portraits lui valurent les bonnes grâces de la famille royale, des membres de la cour, mais aussi des hommes de lettres et artistes dont il immortalisa les traits par la technique du pastel. Virtuose en la matière, il inventa un fixatif dont il ne révéla jamais les secrets de fabrication. Une cinquantaine de ses œuvres, provenant pour la majorité du Musée Antoine-Lécuyer, à Saint-Quentin (Aisne), sa ville natale (lire l’encadré), ont pu être réunies dans le lieu où il fit carrière, le château de Versailles. La manifestation est de taille : aucune exposition monographique n’avait jusqu’alors été consacrée à l’artiste – seule une quarantaine de ses œuvres fut présentée à Paris en 1927 lors de la grande exposition sur les pastels français des XVIIe et XVIIIe siècles – et ses tableaux voyagent très rarement en raison de leur grande fragilité. Vastes et lumineux, les appartements de Mesdames, restaurés pour l’occasion, rappellent le contexte qui a vu naître l’œuvre de La Tour.

« Je descends au fond d’eux-mêmes à leur insu »
Thématique, l’accrochage confronte pour la première fois plusieurs versions d’un même portrait – ceux de Claude Dupouch, du fermier général Jean-Baptiste Philippe et de l’abbé Pommyer –, et nombre d’études permettent de comprendre comment La Tour travaillait. Pour capter l’expression et la personnalité de ses modèles, il n’hésitait pas à multiplier ses fameuses études concentrées sur le visage, avec un soin particulier porté aux yeux d’où, selon ses propres mots, « résulte l’âme et la vie du portrait ». Aux côtés de ces œuvres inachevées, et déjà si expressives, figurent l’Autoportrait à la toque (1742), l’Autoportrait âgé, la délicate et énigmatique Femme au miroir dite “la marquise de Biencourt”, Jacques Dumont le Romain jouant de la guitare, dans lequel s’exprime pleinement la maîtrise du pastel, ou encore la figure de Voltaire. L’écrivain fut l’un des premiers à faire confiance à l’artiste en lui commandant dès 1738 son effigie. Celle-ci remporta un succès immédiat et Maurice Quentin de La Tour connut très vite la gloire, depuis sa première exposition publique au Salon du Louvre, après avoir été reçu à l’Académie royale de peinture, jusqu’au célèbre portrait de Madame de Pompadour en 1755, dont est exposée ici une étude préparatoire. Avec une extrême grâce, la marquise détourne le regard vers la droite, image d’une beauté fragile à l’esprit vif mais déjà fatiguée par la maladie qui l’emportera quelques années plus tard. Cette feuille témoigne du souci de vérité qui anime tout l’œuvre de l’artiste. Fin psychologue, La Tour confiait d’ailleurs à propos de ses modèles : « Ils croient que je ne saisis que les traits de leurs visages, mais je descends au fond d’eux-mêmes à leur insu et je les emporte tout entiers. »

MAURICE QUENTIN DE LA TOUR : LE VOLEUR D’ÂMES

Jusqu’au 12 décembre, château de Versailles, appartements de Mesdames, 78000 Versailles, tél. 01 30 83 77 01, 12h30-18h30 et 17h30 à partir du 1er novembre. Catalogue par Xavier Salmon, éditions Artlys, Versailles, 198 p., 29 euros. À lire également : Christine Debrie, Xavier Salmon, Maurice Quentin de La Tour, prince des pastellistes, éditions Somogy, Paris, 2000, 240 p., 37,35 euros, ISBN 2-85056-431-1.

Saint-Quentin fête son peintre

Créé en 1856, installé dans un hôtel particulier, le Musée Antoine-Lécuyer de Saint-Quentin conserve une centaine de pastels exécutés par Maurice Quentin de La Tour. Pour célébrer le tricentenaire de l’enfant du pays, outre son partenariat avec le château de Versailles, l’institution propose un autre regard sur l’œuvre du portraitiste officiel de Louis XV avec une scénographie renouvelée et des œuvres sorties spécialement des réserves. - « Maurice Quentin de La Tour, une vie et une œuvre dans un fonds d’atelier », jusqu’au 12 décembre, Musée Antoine-Lécuyer, 28, rue Antoine-Lécuyer, 02100 Saint-Quentin, tél. 03 23 06 93 98, tlj sauf mardi 10h-12h et 14h-18h, sans interruption le dimanche et jusqu’à 21h30 le jeudi.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°199 du 24 septembre 2004, avec le titre suivant : Maurice Quentin de La Tour, le clairvoyant

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