Lovis Corinth la fureur de peindre d’un artiste allemand

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 29 mai 2008

Hier encore, l’Allemagne sembla n’apporter sa contribution à la modernité que par le seul truchement de l’expressionnisme. En exposant Lovis Corinth, le musée d’Orsay complète magistralement une généalogie demeurée longtemps parcellaire.

Modernité : l’on sait aujourd’hui que le singulier de ce substantif masque une pluralité d’acceptions et que l’utilisation du terme ne doit dissimuler ni les enjeux latéraux ni les épiphénomènes. Autrement dit, nulle modernité ne saurait être énoncée sans nuances et sans précautions.
À ce titre, l’on doit au musée d’Orsay d’avoir su interroger les différentes latitudes (d’interprétation) d’une notion complexe dont il convenait d’analyser les ressorts européens ou extra-continentaux. Aussi Ciurlionis, Eakins, Mehoffer ou encore Willumsen sont-ils venus étoffer de leurs patronymes exotiques le dictionnaire cosmopolite des grands artistes de leur temps. Toutefois, l’impact des découvertes ne se mesure pas à l’aune du nombre de kilomètres qui nous en sépare. Ainsi cette pépite venue d’outre-Rhin quand les chercheurs d’or se résignaient à exhumer les terres australes ou les septentrions reculés : Lovis Corinth (1858-1925).

S’il néglige l’impressionnisme, il participe à la Sécession
Bien que le nom de Corinth soit indissociable de l’histoire allemande, les débuts de l’artiste dessinent une géographie curieuse aux frontières floues. À commencer par sa naissance en 1858 à Taliau, en Prusse orientale, non loin de Königsberg où le jeune homme reçoit un enseignement classique nourri de mythologie grecque et romaine. Königsberg qui, obsédée par la Russie voisine, semble déchirée entre un Occident tutélaire et un Ponant fantasmé. Königsberg dont l’identité singulière résiste aux étiquettes faciles, à l’image de Corinth bientôt et de l’actuelle Kaliningrad, enclave russe coincée entre la Pologne et la Lituanie. Le jeune Corinth le comprend rapidement : l’Académie des beaux-arts de la ville ne se substituera pas à d’autres pôles, autrement magnétiques.
Encouragé par son père, il gagne Munich en 1880 et rejoint les ateliers de von Defregger et von Löfftz. Ce séjour dans la capitale artistique prussienne coïncide avec des révélations décisives : celle – indélébile – des maîtres flamands, espagnols et hollandais et celle – catalytique – de la peinture de Leibl et Trübner dont témoigne le fulgurant Larron sur la croix (1883). Cette formation liminaire à la modernité munichoise n’est qu’une halte dans la trajectoire de Corinth qui fait de Paris l’aboutissement de son odyssée initiatique.
La capitale hexagonale cristallise en effet toutes les aspirations d’un enfant prodigue venu perfectionner son répertoire à l’académie Julian. Certes, Bouguereau et Robert-Fleury délivrent des sésames et peuvent ouvrir aux distinctions, mais la quête enfiévrée et solitaire de Corinth l’aveugle sur ses contemporains capitaux. Aussi sa découverte de Bastien-Lepage le conduit-elle à négliger les innovations de Manet et de l’impressionnisme. La faute à l’urgence, sans doute. Celle de vouloir être distingué à tout prix lors d’une étape académique qui lui en fit brûler de nombreuses.
Déçu de n’avoir pas été reconnu en France, Corinth regagne en 1887 la Prusse qu’il entend conquérir par son talent. Si son passage à Berlin lui révèle la création de Klinger et le « don exceptionnel pour la forme » de Stauffer-Bern, son retour à Königsberg auprès de son père mourant lui assure bientôt un héritage susceptible de lui apporter une aisance financière.
Orphelin, Corinth s’installe de nouveau à Munich et compte parmi les fondateurs de la Sécession en 1892, aux côtés d’Eckmann, Olde, Thoma ou von Stuck. Conciliant idéalisme et naturalisme, il élabore un langage singulier et volontiers virtuose dont l’indépendance, quand elle ne fait pas scandale comme avec Diogène, lui assure le succès (Descente de croix, 1895).
Altérant l’iconographie traditionnelle, l’artiste transgresse les normes et réinvestit la leçon des Anciens dans des scènes tantôt bachiques tantôt parodiques. Réalisés invariablement le jour de son anniversaire, ses admirables autoportraits attestent un sens de la provocation à l’image de cette effigie frondeuse, bouffie par l’alcool et accompagnée d’un seul squelette (Autoportrait au squelette, 1896).
Mais c’est à Berlin, où il a rejoint en 1900 les sécessionnistes Liebermann, Slevogt et Leisitikow, que Corinth établit l’épicentre d’une esthétique subversive fascinée par Eros et Thanatos, la lascivité et la barbarie. En témoigne la Salomé II (1895) qui transforme l’argument biblique en prétexte licencieux à une effusion érotique et sanglante. Obsédé par le nu – ce « latin de la peinture » –, il crée en 1901 une école de peinture pour dames que fréquente Charlotte Berend, sa muse et future épouse. Quadragénaire et établi, Corinth a encore le temps d’être irrévérencieux et désobéissant…

Dans Samson aveuglé, Corinth relate son attaque cérébrale
Célèbre et célébré, Corinth désavoue la hiérarchie des genres qu’il excède par une touche fiévreuse, une palette sourde ou des cadrages audacieux. Et quand une gaieté scintillante s’invite dans sa peinture (Après le bain, 1906), elle est instamment démentie par d’austères recherches spatiales anticipant les toiles d’un Lucian Freud (Nu féminin couché, p. 59). Allégories, mythologies, natures mortes, nus : Corinth oscille entre l’apollinien et le dionysiaque, le calme et la sauvagerie. Nul éclectisme, tout juste un hétéroclisme majuscule ébloui par le drame humain, qu’il soit intime ou universel.
Survenue en 1911, au faîte de sa notoriété, une attaque cérébrale exacerbe ce que l’on eût pu penser paroxystique. En 1912, Corinth relate l’épisode sous les traits d’un Samson aveuglé et altéré par une souffrance et une violence expressionnistes digne de Dix ou Beckmann. La permanence des autoportraits et des scènes religieuses (Suzanne et les vieillards, p. 58) permet à cet égard de suivre la dislocation de la touche et la saturation chromatique dont les paysages et les aquarelles traduisent ineffablement les inestimables innovations.
Alors que gronde la guerre, Corinth ne s’apaise plus que dans l’exercice de la peinture. En 1925, son Dernier Autoportrait l’impose avec un regard fatigué et, pour la première fois, absent. L’épouvante aurait-elle, in fine, triomphé de l’extase ? Cette « extase » dans laquelle, aux dires de Charlotte, le seul maniement du pinceau plongeait ce mari dépressif. Dernier acte : Corinth meurt d’une pneumonie en Hollande pour avoir voulu contempler une dernière fois l’œuvre de Rembrandt...

Biographie

1858
Naissance à Tapiau (Prusse orientale).

1880-1884
Il étudie à l’Académie de Munich.

1884-1887
Après un voyage en Hollande, il part pour Paris.

1911
Prend la direction du groupe de la Sécession dont il a été l’un des fondateurs en 1892.

1911-1912
Une attaque cérébrale fait évoluer son travail.

1925
Corinth meurt en Hollande.

Autour de l’exposition

Informations pratiques. « Lovis Corinth (1858-1925), entre impressionnisme et expressionnisme », jusqu’au 22 juin 2008. Commissariat : Serge Lemoine et Marie-Amélie zu Salm-Salm. Musée d’Orsay, 62, rue de Lille, Paris VIIe. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 9 h 30 à 18 h et le jeudi jusqu’à 21 h 45. Tarifs : 8 e et 5,50 e. Catalogue d’exposition, coédition RMN/Musée d’Orsay, www.musee-orsay.fr

L’héritage de Corinth. Le catalogue étudie l’impact de Corinth sur l’art actuel. Il rapproche d’œuvres du peintre allemand une performance de Jan Fabre et Marina Abramovic intitulée Virgin-Warrior/Warrior-Virgin, actuellement présentée au Louvre. Celle-ci réunit les 2 artistes dans une vitrine, vêtus d’une armure puis dénudés et donc vulnérables. Une façon non-conventionnelle de revisiter de vieux archétypes.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°603 du 1 juin 2008, avec le titre suivant : Lovis Corinth la fureur de peindre d’un artiste allemand

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