L’invitation au voyage, dans les gares et sur les autoroutes

Une visibilité sans commune mesure avec l’espace fermé d’un musée ou d’une galerie

Le Journal des Arts

Le 30 janvier 1998

Au milieu de centaines de gares et de milliers de kilomètres d’autoroutes, quelques œuvres d’art surprennent plus ou moins agréablement les voyageurs. Mis à part les graffitis sur les wagons de la SNCF, il n’y a rien de spontané dans ces interventions, qui offrent aux artistes une visibilité sans commune mesure avec l’espace confiné d’un musée. En France comme en Suisse, par la grâce de fonds publics, l’art a fleuri dans ces lieux où l’on ne fait que passer.

Depuis une quinzaine d’années, les réalisations plastiques ont trouvé un nouvel espace dans les gares et sur les autoroutes, notamment grâce à la commande publique. Les sommes dépensées par certaines sociétés d’autoroutes, en particulier celles du Sud de la France, pour orner le bord des chaussées ou les aires de repos, n’ont pas toujours donné naissance à des œuvres du meilleur goût. Ces commandes, plutôt contraignantes, n’intéressent pas nécessairement les artistes contemporains les plus créatifs. En effet, les œuvres, architecturales ou sculpturales, doivent être vues de loin et les matériaux employés résistants. Il en résulte des réalisations monumentales d’une géométrie un peu lourde, qui ne génèrent que réticences et ennui. À cela s’ajoute le manque d’audace des commanditaires, souvent peu versés dans l’art d’aujourd’hui. Néanmoins, un certain nombre d’œuvres ont bénéficié du concours d’un artiste de premier plan ou se distinguent par une intégration heureuse dans le paysage.

Les artistes du mouvement cinétique, qui entendaient mettre l’art au cœur de la cité, ont naturellement trouvé leur place sur le réseau autoroutier. La Tour d’Ain en acier polychrome, de Nicolas Schöffer, domine de ses 27 mètres le croisement de l’A40 et de l’A42, dans la région Rhône-Alpes. Schöffer s’était fait connaître dans les années cinquante par ses sculptures cybernétiques, sonores et mobiles ; ici, il n’y a plus ni mouvement ni bruit, son œuvre est réduite au rôle de phare, de signal. Pol Bury, autre artiste cinétique abonné des commandes publiques, a également été sollicité pour une inévitable fontaine-sphère sur l’A10 (aire des Ruralies), entre Poitiers et Bordeaux. Dans le registre géométrique, la pyramide a la cote puisqu’elle a inspiré à la fois l’architecte néoclassique Ricardo Bofill et le sculpteur Patrick Raynaud. Le premier a bâti une sorte de temple sur un tertre pyramidal, au col du Perthus : l’édifice en briques, dont les teintes ocre jaune et ocre rouge évoquent les couleurs du drapeau catalan, marque le lien symbolique entre les parties française et espagnole de la Catalogne. Cet exemple caractérise la faiblesse de nombreuses réalisations de ce type : la volonté de signifier à l’aide d’un symbolisme un peu convenu.

Heureusement, certains artistes ont préféré une approche plus ludique, empreinte d’une certaine légèreté. Parmi ceux-là, Guy de Rougemont est intervenu en 1977 sur l’A4 Paris-Metz, à la demande des Autoroutes du Nord de la France dont c’est la seule commande. Ses Colonnes peintes répondent d’abord à un objectif pratique : empêcher les automobilistes de s’endormir sur un parcours plutôt monotone, à travers la plaine de Champagne, plus précisément entre Châlons-sur-Marne et Verdun. La modification de la perception liée à la vitesse est prise en compte dans cet ensemble qui s’étend sur 30 km. Colonne d’un autre genre, celle d’Anne et Patrick Poirier : La colonne brisée, sur l’A72 entre Clermont-Ferrand et Saint-Étienne (aire des Suchères), composée de douze anneaux de béton armé de cinq mètres de diamètre recouverts de marbre concassé noir et vert, ne craint pas le paradoxe en montrant une ruine indestructible. Sans signification apparente, l’œuvre marie de façon originale héritage classique et minimalisme.

Les commanditaires ont parfois été bien inspirés en faisant appel à un artiste comme Olivier Debré. À la demande des Autoroutes du Sud de la France, il a réalisé une fontaine, destinée à être reproduite sur plusieurs aires d’autoroutes. Celles de Rouillé-Pamproux (A10), de Parcé-sur-Sarthe (A11), du Village catalan (A9), de Port-Laurageais (A61) en ont déjà été dotées. Célèbre en tant que peintre, Debré se veut aussi sculpteur et architecte ; à Montréal, il avait ainsi créé un mémorial pour le général de Gaulle, haut de dix-huit mètres. Plus modeste, la fontaine répond au souci “de donner une forme à l’eau”. “Je voulais que les formes liquides et les formes solides s’harmonisent, se prolongent les unes dans les autres”, explique-t-il. Les courbes élégantes en métal polychrome, bleu, blanc et vert, rappellent les jaillissements de l’eau et offrent “au voyageur un moment de délassement et de tranquillité”. À l’entrée du tunnel sous la Manche, une sculpture monumentale d’Olivier Debré a également été installée.

Le nombre d’œuvres d’art au bord des autoroutes est bien plus important que pourrait le laisser penser cette sélection succincte. Mais il n’est pas destiné à s’accroître, car les différentes sociétés ont décidé de mettre un frein à ce type de dépenses. Leurs efforts devraient désormais porter sur l’environnement, l’aménagement de territoire et la mise en valeur du patrimoine régional. Certaines réalisations ont déjà anticipé ce changement d’orientation. Sur l’aire de Caissargues (A54, Arles-Nîmes), a été créé un musée archéologique consacré aux fouilles réalisées sur le site lors de la construction de l’autoroute. Des vestiges d’un village néolithique avaient alors été découverts, et notamment des statues-menhirs. La colonnade néo-ionique de l’ancien théâtre de Nîmes a été remontée sur la même aire pour annoncer l’approche de la ville.

Sur les routes, l’automobiliste risque également de croiser d’étranges véhicules conçus ou décorés par des artistes. La BMW d’Arman avec son décor de tuiles avait fait grand bruit ; la pittoresque “Aérofiat” d’Alain Bublex attend encore son heure pour la production en série. Carénée comme un avion, la Fiat 126 métamorphosée prend des allures de bolide improbable.

Les choix artistiques des gares
Les célèbres élucubrations de Salvador Dalí sur la gare de Perpignan avaient été à l’origine d’un tableau fameux (1965, Musée Ludwig, Cologne). À part le Catalan illuminé, personne n’a jamais pensé qu’une gare pouvait être le centre du monde. En revanche, elle est souvent au cœur de la cité et, à ce titre, l’objet de nombreuses attentions. Au siècle dernier, les gares étaient considérées comme les symboles de la modernité, comme les palais des temps modernes. Seul un décor de qualité semblait alors digne de ces grandioses réalisations. En cette fin de XXe siècle, ces lieux se sont banalisés, quand ils ne sont pas devenus emblématiques de la laideur urbaine. Suivant l’époque, l’appel à des artistes n’obéit donc pas aux mêmes finalités. De la seconde moitié du XIXe siècle aux années 1920, il s’agissait d’abord d’embellir les différents espaces de la gare : le grand hall, le buffet… Le buffet de la gare de Lyon, à Paris, est à cet égard un véritable manifeste de l’art officiel 1900, avec ses stucs et ses dorures exubérantes néo-Louis XV ; s’y ajoutent un grand nombre de peintures dues au pinceau d’artistes de salon, comme Albert Maignan ou Henri Gervex. La représentation de paysages que traversent les lignes en partance de la gare est un lieu commun de ce type de décor. À Tours, seize panneaux en carreaux de faïence, qui ornent les parois latérales du hall, illustrent avec pittoresque des sites de Touraine, de Bretagne, d’Auvergne et du Sud-Ouest. “Le format de ces compositions et leur style souvent très graphique font songer à l’art de l’affiche”, souligne Élisabeth Walter dans le numéro 6 de la revue Monuments historiques consacré aux gares, et sont une véritable invitation au voyage.

Aujourd’hui, le décor des gares répond à d’autres préoccupations que le simple embellissement. Ainsi, une brochure de la Délégation aux Arts Plastiques sur le travail d’Alain Fleisher à Juvisy-sur-Orge explique que “la commande publique répond à un souci premier qui est de permettre au plus grand nombre d’appréhender l’art contemporain”. C’est peut-être la faiblesse des réalisations récentes, qui ne contribuent guère à améliorer le paysage urbain.

Verrières et fresques sont plus proches de l’idée de décor, tel qu’on l’entend habituellement. De nombreuses gares se sont ainsi enrichies de peintures murales illustrant souvent, sur le mode pseudo-allégorique, l’histoire et le dynamisme de la ville. Plus intéressante, l’intervention de peintres dont l’apport à l’art moderne est reconnu a débuté avec les “intégrations architectoniques” de Victor Vasarely dans la gare Montparnasse, en 1971. Ses études de cubes de couleurs vives, par leur effet de relief, animent le grand hall austère, tout en béton, verre et métal. Hélas ! l’invasion de panneaux publicitaires suspendus au plafond occulte en partie les fresques de Vasarely. Mais, d’une manière générale, la SNCF a privilégié les peintres figuratifs par rapport aux abstraits, flattant ainsi le goût dominant. À la gare d’Austerlitz, Valerio Adami s’est attaqué au hall des guichets avec deux fresques inspirées du voyage de Persée, intitulées Le matin et Le soir. Il y confirme l’intérêt pour la mythologie qui irrigue son œuvre depuis 1975 (Œdipe, Prométhée, Orphée). La présence d’un thème mythologique dans un décor monumental moderne fait le lien avec la tradition classique et esquisse une continuité que s’acharne à nier nombre d’artistes contemporains.

Dans le domaine des verrières, la gare des Bénédictins, à Limoges, conserve un ouvrage ancien du plus haut intérêt : ce sont les vitraux de style Art déco des baies du grand hall, créées par le peintre-verrier Francis Chigot. Ses motifs de feuilles de chêne sont bien éloignés de l’iconographie ferroviaire qui a inspiré Jean Le Gac à Colmar. Sur les deux verrières (1991), l’une jaune, l’autre bleue, qui se font face de part et d’autre du grand hall, il poursuit sa biographie romancée en mettant en scène deux de ses modèles, par ailleurs sœurs jumelles – il a recours à la sérigraphie sur film polyuréthanne, placée entre deux plaques de verre. Fidèle à sa méthode, il inscrit le commentaire de l’action sur l’image : ici, un homme (le peintre ?) arrive à la rescousse des sœurs ligotées sur une voie alors qu’approche un train. Souvent s’impose à l’artiste sollicité pour intervenir dans une gare le thème du chemin de fer, qui se décline facilement en une variation sur le voyage. Les deux sculptures d’Arman à l’entrée de la gare Saint-Lazare s’approprient les images les plus fréquemment associées au train : les valises et l’horloge. Prenant la forme d’accumulations et ludiquement intitulées L’heure de tous et Consigne à vie, elles renouvellent le genre de la sculpture monumentale, fierté des gares du siècle dernier. Le sculpteur a de plus parfaitement compris l’utilité de ses œuvres : “Désormais, les gens vont se donner rendez-vous aux Valises ou aux Horloges ; c’est un échange avec la vie de tous les jours qui me fait plaisir.”

L’évocation du voyage emprunte parfois des chemins plus détournés. Le canoë de Gilberto Zorio (1987), dans la gare des Bénédictins de Limoges, a ainsi suscité la perplexité de plus d’un usager. Suspendu au-dessus du hall, Canoa est composé pour moitié d’un vrai canoë et, pour l’autre, de parchemin, les deux parties étant reliées par une structure en cuivre. Il s’agit donc d’une œuvre fragile ; or aucun crédit n’a été prévu pour son entretien et, le hall étant ouvert à tous les vents, elle se dégrade irrémédiablement. De plus, le haut-parleur qui devait être installé dans l’embarcation ne l’a jamais été. L’absence de signalisation et un mauvais éclairage n’ont pas davantage contribué à mettre le canoë en valeur. Ces problèmes de fonctionnement ne sont pas rares : à la gare de l’Est, par exemple, l’eau n’a jailli qu’épisodiquement de la fontaine conçue par Michèle Blondel, Aqua Candida, depuis son inauguration en 1988. C’est un bassin de marbre blanc triangulaire, dans lequel ont été posés douze blocs irréguliers de cristal bleu, source d’effets colorés lorsque l’eau se décide à couler.

Une des interventions les plus remarquables d’un artiste prend aussi l’eau pour thème, la pluie plus exactement. Dans le buffet de la gare de Metz, le photographe Patrick Tosani a orné le fronton supérieur de la pièce d’une immense photo de 3,5 mètres sur 12. Il a canalisé la pluie pour en saisir un filet régulier dans son objectif, mais, en un point, la chute est déviée, créant ainsi un poétique effet d’étrangeté.

Les Suisses ont également fait appel à des artistes, et non des moindres, pour animer leurs gares.
À Zurich, un Ange obèse de Niki de Saint-Phalle, suspendu au-dessus du hall, voisine avec une Suite de Fibonacci de Mario Merz, installée sur la verrière côté quai. La gare de Bâle possède pour sa part une des dernières œuvres de Tinguely, mise en place en 1991, dont le bruit fait écho au vacarme ferroviaire. Plus discrète, l’installation en néons de Hannes Vogel, Suisse comme Tinguely, illumine la gare de Coire.

Rendez-vous à la prochaine station…

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°53 du 30 janvier 1998, avec le titre suivant : L’invitation au voyage, dans les gares et sur les autoroutes

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque