Vendredi 28 janvier 2022

Allemagne

L’histoire de l’art moderne en marche

Par Suzanne Lemardelé · Le Journal des Arts

Le 2 octobre 2012 - 761 mots

À Cologne, le Wallraf-Richartz-Museum reconstitue partiellement l’épopée de l’exposition centenaire « Sonderbund » et questionne ainsi le goût d’une époque.

COLOGNE (ALLEMAGNE) - Il y a un siècle, l’amateur d’art de passage à Cologne se rendait obligatoirement à l’exposition du « Sonderbund ». Derrière ce mot se cache une « association spéciale », composée d’artistes, d’historiens de l’art et de collectionneurs. Nous sommes en 1912 et leur projet est audacieux : organiser une grande exposition internationale d’art contemporain. Une présentation moderne sans précédent, qui illustre entre autres les liens entre l’art français et l’expressionnisme allemand. L’entreprise est impossible à réaliser à Berlin, le très conservateur Kaiser y veille. Düsseldorf refuse également ; elle aura donc lieu à Cologne. À mi-chemin entre Berlin et Paris, la ville est en plein essor. Les organisateurs y remontent un grand pavillon créé deux ans plus tôt pour l’Exposition universelle de Bruxelles, s’assurent le soutien des galeristes qui comptent (Flechtheim, Kahnweiler…) et rassemblent dans l’immense hall la fine fleur de l’art moderne. Plus de 170 artistes venus de dix pays différents exposent pas moins de 634 tableaux : 120 Van Gogh, 16 Picasso, 25 Gauguin, 26 Cézanne, 36 Munch… La liste des œuvres donne aujourd’hui le tournis. Les promoteurs de cet événement ne sont pourtant pas tous des passionnés d’art contemporain – le directeur du Wallraf-Richartz-Museum est un médiéviste –, mais ils ont senti, compris, que l’avenir de l’art se trouvait là, dans le monochrome rouge de Cuno Amiet, les couleurs stridentes de Jawlensky et la ligne tourmentée de Kokoschka.

Pour célébrer les cent ans de cette exposition fondatrice, modèle de l’Armory Show organisé à New York un an plus tard, le musée de Cologne a eu l’idée ambitieuse de rassembler aujourd’hui une sélection des œuvres présentées il y un siècle. Certaines toiles sont maintenant dans ses collections, mais la plupart ont été malmenées par l’histoire, les guerres, les spoliations et les ventes. Difficile parfois de retrouver leur trace et, quand on la retrouve, d’obtenir le prêt de tableaux dont la valeur actuelle n’a plus rien à voir avec celle d’il y a cent ans.

Une aventure historique
Avec cent vingt œuvres sur les cimaises, la présentation actuelle n’est évidemment qu’un échantillon de celle de 1912. La reconstitution la plus complète se trouve dans l’épais catalogue, témoin de l’énorme travail de recherche mené par la commissaire Barbara Schaeffer et son équipe. Le gigantisme en moins, l’exposition restitue cependant intelligemment ce qui constituait alors la modernité absolue : des salles blanches, claires et sobres, organisées par pays ou par artistes, où les tableaux – révolution de l’époque – sont exposés la plupart du temps sur un seul rang.
En 2012, Van Gogh, Cézanne et Gauguin n’ouvrent plus le parcours mais sont rassemblés dans un espace central. Le visiteur découvre d’abord les postimpressionnistes. Signac et sa Venise dans la brume (1908), Cross et sa Clairière (1906-1907) côtoient des peintres oubliés, en qui les organisateurs croyaient pourtant dur comme fer. C’est le cas du Néerlandais Jan Verhoeven, auteur d’un étrange et exotique Buddha (1910). « Il ne faudra pas longtemps avant que les revues d’art de tous les pays ne s’intéressent à Verhoeven », pouvait-on lire en 1912. L’homme est aujourd’hui quasiment inconnu. Découvrir avec cent ans de recul les paris des organisateurs et les réactions qu’ils suscitent est un délice. Les connaisseurs jubilent, mais la presse en général est accablée : « chambre des horreurs », « tableaux qui seraient plus à leur place dans la collection d’un psychiatre », l’exposition du Sonderbund brouille tous les codes, perd la critique et s’attire même les foudres de l’Église. La faute à une chapelle jugée scandaleuse, décorée par Ernst Ludwig Kirchner et Johan Thorn Prikker, dont le visiteur découvre une reconstitution à mi-parcours. Bien sûr, il y a des manques. Il y a cent ans déjà, les amateurs regrettaient que Matisse ne soit représenté que par « cinq petits tableaux cachés dans la salle française ». Le maître est aujourd’hui complètement absent. Deux petits Picasso, aucun Franz Marc, aucun Kandinsky, trop peu de peintures des années 1910 en général… Il n’empêche que loin de la simple célébration nostalgique, la version 2012 de l’exposition du Sonderbund présente un triple intérêt scientifique et en dit long sur les évolutions de l’histoire de l’art, du goût et de la muséographie en cent ans.

1912-Mission moderne

Jusqu’au 30 décembre. Wallraf-Richartz-Museum, Obenmarspforten, Cologne (Allemagne), Tél. 00 49 221 221 211 19, www.wallraf.museum, mardi-dimanche, 10h–18h. Catalogue édité par Wienand Verlag, 648 p., 49,90 €

- Commissariat général : Barbara Schaeffer
- Nombre d’œuvres : environ 120

Voir la fiche de l'exposition : 1912 – Mission Moderne

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°376 du 5 octobre 2012, avec le titre suivant : L’histoire de l’art moderne en marche

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