Samedi 17 novembre 2018

L’étrange monsieur Currin

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 septembre 2003 - 379 mots

Provocant, voici l’adjectif qui qualifie le plus souvent le peintre américain John Currin, reconnu depuis quelques années pour ses tableaux si particuliers et reconnaissables. Il faut dire que le sujet est invariable : l’être humain. Au début de sa carrière, il est même exclusivement féminin. Des personnages plus que des femmes hantent cette peinture sèche, rigide et dépouillée au style imparable ; en buste ou à mi-corps, elles dressent le portrait d’une société américaine. Comme point commun, la finesse de leur corps et un regard noir abyssal construisent un nouveau maniérisme. Aux limites du grotesque, la peinture de Currin lutte entre une hypersensibilité déstabilisante et une culture sans faille qui ne cessent de troubler le visiteur de ses expositions.
Les toiles virtuoses offrent des références aux plus grands maîtres : de Grünewald à Grien, de Boucher à Tiepolo, de Dürer à Botticelli, Currin se laisse hanter par la grande peinture sous l’égide évidente des premiers maniéristes italiens et de Cranach. En mêlant la tradition picturale à des photographies de mode extraites de magazines publiés dans les années 1960, ces faux portraits d’hommes et de femmes aux postures languides, aux membres étirés et aux proportions acculées, offrent une ambiguïté forte. Jamais la peinture de Currin ne laisse indifférent. Elle peut repousser par son aspect étrange et glacé, ou fasciner comme un cas psychiatrique aigu. L’art de cet artiste, anxieux d’évoluer dans une société qui ne valorise plus ses peintres, met en évidence une étrange sophistication qui lui sied à merveille. Entre réalisme caricatural et nouveau maniérisme, Currin réussit le mariage parfait de la référence et de la création, mettant en évidence les stéréotypes plus que les personnalités pour mieux reconstruire un nouveau modèle. N’hésitant pas à choisir des images promotionnelles du bonheur à l’américaine, autant que des photographies érotiques de jeunes femmes replètes ou des nus bien plus âgés, Currin affronte dans ses toiles figuratives, sophistiquées et techniquement virtuoses, son complexe de peintre de la plus singulière des manières.
Sa présence plus que discrète dans les collections françaises – malgré un passage dans l’exposition « Cher peintre » au centre Pompidou l’année dernière – rend alors nécessaire le déplacement à Londres.

« John Currin », LONDRES (G.-B.), Serpentine Gallery, Kensington gardens, tél. 020 72 98 15 15, 9 septembre-2 novembre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°550 du 1 septembre 2003, avec le titre suivant : L’étrange monsieur Currin

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