Paracas

L’étoffe des momies

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 24 avril 2008

Le Musée du quai Branly dévoile les textiles funéraires de l’ancienne civilisation péruvienne.

PARIS - Il y a plus de 80 ans, l’archéologue Julio C. Tello exhumait du sol désertique de la péninsule de Paracas, sur la côte sud du Pérou, à 260 kilomètres de Lima, des centaines de fardos, des paquets funéraires constitués de momies enveloppées dans d’impressionnants tissus brodés. Réalisés par la civilisation Paracas-Nécropolis, du Ier siècle avant J.-C. au IIe siècle de notre ère, remarquablement conservés grâce au climat particulièrement sec de la région, ces textiles funéraires constituaient les éléments les plus importants des rituels et sacrifices alors pratiqués. Parmi les nombreux scientifiques qui se sont pris de passion pour ces tissus anciens, Anne Paul (disparue en 2003) fut à l’initiative de l’exposition que leur consacre aujourd’hui le Musée du quai Branly, à Paris. Ce dernier a restauré à cette occasion une quarantaine de pièces du Museo Nacional de Arqueología, Antropología et Historia del Perú dont sont issues la majorité des textiles exposés. Présentés pour la première fois en dehors du Pérou, ceux-ci ont été « sélectionnés en fonction de deux critères principaux : leur qualité esthétique et leur diversité visuelle », précise dans le catalogue Danièle Lavallée, commissaire de la manifestation. Subtil dosage entre la mise en contexte des vestiges et le propos archéologique, la scénographie réussit à évoquer les étendues désertiques de Paracas où furent enterrés les fardos – présentation dans des vitrines horizontales, reconstitution des paquets funéraires, le tout dans une ambiance ocre à la lumière pesante – sans pour autant nuire à leur lisibilité. Film, cartels, schémas et dessins à l’appui, le parcours s’attache d’abord à expliciter le rituel funéraire de la société Paracas-Nécropolis avec la description du fardo, constitué d’un grand nombre de vêtements pour un même défunt, et de multiples offrandes : des ornements, des objets en métal précieux (or, cuivre voire même de l’argent), en bois, os, pierres ou plumes, quelques céramiques et des récipients qui contenaient des aliments. Ces textiles utilisés comme linceuls pour enterrer les membres de l’élite de la société Paracas témoignent d’une parfaite maîtrise de la teinture, de la broderie et de l’ensemble de la production textile. Si la société Paracas enterrait ses morts dans les plaines arides du sud du Pérou, elle-même résidait dans de riches oasis côtières, dans la partie basse des vallées au nord et au sud de la péninsule où la culture du coton était abondante. Avec la laine importée de la cordillère, ses artisans ont pu élaborer ces pièces d’une grande variété dans les motifs. On y retrouve quelques grands thèmes récurrents comme la représentation de cette créature hybride tenant d’une main une tête humaine coupée, de l’autre une arme (le plus souvent un couteau). Les scientifiques l’interprètent généralement comme le trophée du guerrier vainqueur, là où Anne Paul voyait plutôt des têtes d’ancêtres censées protéger la communauté des forces surnaturelles. La représentation de la société dans son environnement naturel, des rituels, des différentes formes du pouvoir ou des phénomènes cosmiques sont autant d’éléments qui nous renseignent sur le fonctionnement pour le moins complexe de cette civilisation désormais éternelle. Unique en son genre, le manto du Brooklyn Museum (New York) est présenté en guise de conclusion. Renfermant les restes d’un individu masculin entouré de corps de jeunes enfants probablement sacrifiés, le manto fut présenté à Paris et à New York par l’artiste péruvienne Elena Izcue (1889-1970) qui en a reproduit les motifs pour élaborer ses propres tissus. Dans une exposition adjacente, le Musée du quai Branly rend parallèlement hommage à la créatrice dont les œuvres textiles ont enchanté les maisons de coutures européennes et américaines des années 1930.

PARACAS – TRÉSORS INÉDITS DU PÉROU ANCIEN

Jusqu’au 13 juillet, Musée du quai Branly, 37, quai Branly, 75007 Paris, tél. 01 56 61 70 00, www.quaibranly.fr, tlj sauf lundi, 11h-19h, jeudi, vendredi et samedi 11h-21h.

À voir aussi : ELENA IZCUE, LIMA-PARIS, ANNÉES 30, jusqu’au 13 juillet, Galerie Jardin du Musée du quai Branly. Catalogue Paracas, éditions Flammarion, 216 p., 39 euros ; catalogue Elena Izcue, éditions Flammarion, 96 p., 30 euros.

PARACAS

- Commissaire : Danièle Lavallée, directeur de recherche émérite au CNRS
- Scénographie : Agence Pylône architectes
- Nombre de pièces présentées : 84

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°280 du 25 avril 2008, avec le titre suivant : L’étoffe des momies

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