Les Grecs en Occident ou la nouvelle Odyssée

De Poseidonia à Massalia, la conquête de la Méditerranée occidentale

Le Journal des Arts

Le 8 juillet 1998

La présence grecque en Méditerranée occidentale sera tout particulièrement à l’honneur cet été dans l’Hexagone. Une série d’expositions célèbrent, en un passionnant quadriptyque, l’influence aux aspects multiples des hérauts de la nouvelle Odyssée. Tandis que Lyon et Strasbourg apportent un traitement exhaustif aux fructueux rapports qu’ont entretenus Italiques et Grecs en Italie du Sud, le Musée archéologique de Marseille, dans son département de protohistoire à nouveau accessible, ressuscite l’antique Massalia ainsi que son “premier rôle�? dans l’histoire de l’arrière-pays gaulois. Enfin, le Musée d’Istres évoque les épisodes malheureux attachés aux incursions grecques en Occident, à travers les “terres naufragées�?, ces épaves qui jonchent par centaines les bas et hauts-fonds marins, toujours chargées de leurs précieuses cargaisons.

“Athènes a poussé ses frontières jusqu’à Paestum ; ses temples et ses tombeaux forment une ligne au dernier horizon d’un ciel enchanté.” Parcourant le sud de la péninsule italique, Chateaubriand est l’un des premiers à reconnaître les vestiges de la Magna Grecia, cette période florissante de la civilisation grecque où navigateurs, marchands, explorateurs quittent par milliers leur terre natale pour gagner les rivages de l’Italie et de la Sicile... et plus tard ceux, plus obscurs, de la Gaule et de la péninsule ibérique.

Jusqu’au XVIIIe siècle, l’épisode colonial grec n’est plus qu’un vague souvenir. Interprétés à sa façon par l’imaginaire collectif, disparus ou reclus dans des zones impraticables, ses vestiges n’ont pu entretenir la mémoire d’un Âge d’or tristement perméable au souffle dispersif du temps qui passe. Ainsi, pour les habitants de Métaponte, le double alignement de colonnes planté à l’extérieur de la ville – vestige de l’antique temple d’Héra (VIe siècle av. J.-C.) – soutenait la “Table Palatine”, cette gigantesque table autour de laquelle tenaient conseil les chevaliers palatins, la fidèle escorte de Charlemagne. À Paestum, il faut attendre la construction d’une route qui désenclave le site pour rompre l’isolement physique et culturel des trois temples doriques, miraculeusement restés en place depuis vingt-cinq siècles. Ailleurs, l’absence de vestiges visibles jette un voile de scepticisme sur le prestigieux passé évoqué par les Anciens. Marseille, “ville antique sans antiquités”, ironisait L. Méry au siècle dernier. L’érudit ne soupçonnait pas qu’à quelques mètres de profondeur, gisaient chapiteaux ioniens, colonnes et tombeaux monumentaux... que les archéologues découvriront un siècle plus tard.

La Magna Grecia sera finalement ressuscitée par les adeptes du “Grand Tour”, cette aventure aux sources de l’art classique chère aux jeunes aristocrates européens, contradicteurs en leur temps de “l’amer savoir” du voyage baudelairien. En 1758, Winckelmann est le premier à contempler Paestum “avec la dévotion qui lui était due”. Au XIXe siècle, ses temples donneront l’illusion aux visiteurs d’être en Grèce – une précieuse invitation au voyage virtuel, en ces temps de domination turque sur la patrie de Périclès. Ces témoins de l’art grec classique suscitent chez eux la surprise, si loin des rivages hellènes.

Tout prédestinait pourtant les Grecs à les quitter : l’aridité du pays, la rudesse du climat, des reliefs escarpés peu propices au travail agricole ; peu de ressources minérales enfin, au grand dam d’Hephaïstos. Et dans ce pays si peu fait pour retenir l’homme, partout la mer pénètre, profondément, par toutes les échancrures du relief, en un lancinant appel du large ; une mer parsemée d’îles, comme autant de précieuses haltes sur le parcours d’une périlleuse traversée.

Naufrages en série
Pour arriver jusqu’au port de Marseille comme pour passer les îles du golfe de Naples, les navires antiques devaient en effet compter avec le vent et les récifs. Ces lieux sont sans doute à l’origine de la légende de l’île des Sirènes. La plupart des marins n’ont pas bénéficié, comme Ulysse, des conseils avisés de la magicienne Circé. La cinquantaine d’épaves retrouvées aux abords immédiats de Marseille attestent des périls de ces voyages commerciaux, de même que la glaciale représentation du cratère “du naufrage” de la nécropole de San Montano, à Pithécusses, figurant un navire renversé sous lequel gisent des marins noyés que commencent à dévorer des poissons. Un thème récurrent dans la céramique attique, qui confirme la fréquence des voyages au trop long cours.

Déjà, six siècles plus tôt, les Mycéniens avaient emprunté ces voies périlleuses. Mais il s’agissait de mouvements inorganisés qui n’apparaissent jamais comme l’application d’une politique délibérée, ni comme le résultat de circonstances précises. Au contraire, le vaste mouvement de colonisation qui débute au milieu du VIIIe siècle av. J.-C. semble bien avoir été organisé par les cités grecques pour répondre à des enjeux précis : le manque de terres cultivables et le contrôle des voies d’acheminement des matières premières – céréales, métaux, bois de construction... – qui manquaient tant en Grèce.

“Des grenouilles au bord d’une mare”
C’est au large du golfe de Naples, sur la petite île de Pithécusses, que s’installent les tout premiers colons, venus de l’île d’Eubée. Quelques années plus tard, ils prennent pied sur le continent et créent la ville de Cumes. Sybaris et Crotone, Métaponte et Poseidonia, Locri, Siris, Tarente suivront. Ce n’est qu’un siècle plus tard, en 600 av. J.-C., que les Phocéens parviennent en Méditerranée occidentale. Il n’est pas dit que les premiers colons aient vu d’un bon œil l’arrivée des nouveaux venus dans ces mers déjà encombrées ; d’où peut-être le choix si original, si excentrique à tous les sens du terme, du site de Marseille. De la Gaule à l’Ibérie, sur le seul segment de littoral resté libre, la cité phocéenne fondera Nice, Antibes, Agde, Olbia, Emporion, Ampurias... Quelle que soit la singularité du fait phocéen dans la colonisation grecque en Occident, un trait commun rapproche Phocéens et Hellènes : le caractère essentiellement côtier de leur implantation et de leur activité. Dans son Phédon, Platon ne s’y était pas trompé qui comparait les cités grecques autour de la Méditerranée à “des grenouilles au bord d’une mare”.

Quand Gyptis rencontre Protis
Si elle reste concentrée sur le littoral, la colonisation grecque n’en a pas moins des conséquences déterminantes sur l’évolution des cultures qu’elle côtoie. Les premiers contacts entre nouveaux venus et autochtones revêtent des formes bien diverses, depuis la destruction totale rapportée par d’illustres tabellions, pour Syracuse (Thucydide, La Guerre du Péloponnèse) ou Tarente (Strabon, Géographie), jusqu’à des formes d’accord qui se convertissent parfois en mariages. Probant s’il en est, l’exemple de Marseille, où le roi Nann, tout en conduisant le Phocéen Protis sur le site de la future Massalia, lui donne sa fille Gyptis en signe d’amitié. Des contacts commerciaux d’abord timides, puis rapidement très importants se nouent entre les Gaulois de Provence et du Languedoc et les trafiquants grecs. Les termes de l’échange sont simples : armes et outils, récipients de bronze, fins bijoux d’or filigranés, céramiques à figures noires ou rouges... contre cuivre et étain, ambre, sel, et même esclaves. D’abord limitées à une frange côtière, les importations pénètrent ensuite plus franchement à l’intérieur des terres. En témoigne le plus beau vase de bronze de la civilisation grecque, trouvé non pas en Orient mais en Bourgogne, à Vix ! Rien moins que 209 kilos et une hauteur de 1,64 m pour célébrer le prestige d’une princesse celte ; quant à sa capacité de 1 100 litres, elle en faisait l’endurant compagnon du symposion à la mode grecque.

En effet, ce ne sont pas seulement des armes, des vases qui circulent, mais aussi des coutumes, des modes de comportement, des expressions artistiques qui marquent les influences grecques sur le mode de vie indigène. Vivre à la grecque est un signe de distinction sociale. Soucieux de revendiquer leur parité culturelle et politique avec le cercle dominant des colonies, les aristocrates œnôtres (en Italie du Sud), gaulois ou ibères, vont progressivement adopter mentalités et rituels nouveaux. Le signe le plus tangible de cette acculturation est l’adoption des rituels du banquet et du symposion, hauts lieux de sociabilité et d’identité chez les Hellènes. Ils provoqueront un engouement pour la consommation du vin attesté par de véritables services : œnochoé, coupe et cratère. Ces cérémonies bachiques constitueront un sujet de prédilection de la peinture sur vase. Dans un registre plus macabre, les élites se parent d’étranges linceuls, fiers auriges ou hoplites de nécropole portant haut la panoplie du guerrier grec : un casque en bronze de type corinthien, un bouclier et des cnémides. Les mêmes élites se font enfin construire des résidences d’un type nouveau : de vastes maisons aux fondations de pierre, aux murs d’argile crue et au toit décoré par des artistes grecs, retranchées derrière d’imposants remparts construits selon une technologie toute hellène. C’est pourtant dans les matières artistiques que l’influence grecque se fera particulièrement sentir.
 
Un Hermès gaulois
Les sculpteurs gaulois du Midi, bien que formés depuis des générations à l’“école du bois”, se mettent à travailler la pierre. Ils ne font toutefois que transposer leurs modèles traditionnels dans le calcaire doux. Ainsi l’Hermès bicéphale de Roquepertuse (Ve-IVe av. J.-C.) conserve-t-il l’accent rude et expressif de la sculpture gauloise traditionnelle ; son modelé, et la manière dont a été conduit le travail au ciseau et à la gouge, montrent combien la vision de l’artiste a été orientée et contrainte par cette pratique du bois. Par ailleurs, loin d’offrir une représentation fidèle du dieu grec des marchands, l’iconographie évoque plutôt la thématique, classique dans l’art gaulois méridional, des têtes coupées. Reprenant les écrits du philosophe grec Posidonios, Diodore relate que les Gaulois “tranchent les têtes. [...] Ils clouent ce précieux butin sur les murs. [...] Les têtes des ennemis les plus en vue sont embaumées à l’huile de cade, soigneusement conservées dans des coffres.” “Il en est qui se vantent de n’avoir pas voulu céder une tête pour son pesant d’or”, ajoutait Strabon. Dires confirmés par les recherches archéologiques : à l’oppidum de La Cloche (Bouches-du-Rhône), les archéologues ont retrouvé des crânes encloués, enchâssés dans des alvéoles creusées dans les linteaux surplombant les portes de la ville. Une pratique de nature à réfréner les ardeurs par trop téméraires des colons phocéens explorant l’arrière-pays gaulois. Mais si les communautés gauloises cohabitent de manière relativement pacifique avec les nouveaux venus, d’autres en revanche ne tardent pas à mettre un terme à la domination et à l’acculturation grecque.

Poseidonia fuit, Paestum est
Vers 420 av. J.-C., les Lucaniens – qui ont succédé aux Œnôtres en Italie du Sud – infligent une défaite militaire aux Grecs et reconquièrent Poseidonia. Poseidonia la Grecque devient Paestum l’Italique. S’ouvre alors une période exceptionnelle où les traditions italiques se mêlent à l’héritage grec pour former une culture mixte, profondément originale. Des créations artisanales de premier plan voient le jour. Les potiers lucaniens perpétuent la production de vases à figures rouges, tout en renouvelant le style et le répertoire iconographique des Grecs. Tirant profit de cette expérience picturale, ils l’appliquent par ailleurs à un domaine nouveau : la peinture funéraire. Pas moins de 300 plaques décorées, relatives à 80 sépultures, ont été mises au jour sur le site. Un véritable atlas ethnographique pour les chercheurs : les élites lucaniennes appréciaient en effet la mise en scène hiératique de leur propre existence en un spectacle immortel peint sur la pierre. Ici, exercices militaires et cynégétiques, là des jeux et des festins, épuisant dans leur diversité la gamme d’un répertoire toujours héroïque et fabuleux. Réalisées selon une technique semblable à celle de la fresque, ces peintures étaient exécutées sur place, quelques heures avant l’inhumation, dans l’espace exigu délimité par les quatre dalles à décorer, déjà insérées dans la fosse. Témoignages d’une exécution difficile, les innombrables traces de cordes et de feuillages, de doigts et de coudes repérables sur l’enduit, fragiles empreintes d’une réalité fugace. Héritiers des canons de la céramique attique, les artistes s’inscrivent pourtant en faux contre les codes du dessin classique et adoptent une approche résolument réaliste, conférant aux figures une expressivité nouvelle : les points soulignant la barbe naissante d’un fier cavalier, ou encore la représentation frontale du visage, l’emphase des gestes, une bouche grande ouverte qui accentue l’expression chagrine d’une jeune femme, voire même d’effrayants combats de gladiateurs où les coups sont mortels et les plaies des rétiaires largement ouvertes. Dix-sept stèles peintes figurant de semblables duels ont été découvertes à Paestum. Ce sont les témoignages les plus anciens de cette coutume... que les Romains allaient tant apprécier, eux qui, pendant six siècles, égaieront leurs banquets de ces spectacles sanglants.

Rome entame sa conquête du monde méditerranéen au début du IIe siècle av. J.-C. Il lui faudra plus de cent ans pour conquérir et compter dans son empire le monde hellénistique. Mais, bientôt, le rideau se baisse définitivement sur cinq cents ans de domination grecque, et Cicéron de s’écrier : “La Grande Grèce désormais n’existe plus.” Pourtant, la Rome conquérante ne cessera de puiser aux sources du modèle grec la matière nécessaire à son accession au rang de puissance civilisatrice.
Comme leurs héritiers du XIXe siècle, les Romains prendront l’habitude de faire le “Petit Tour”, celui de Naples, cet îlot préservé de culture grecque. Et, longtemps, la ville résonnera des échos de la langue d’Homère et du théâtre classique.

A voir

TRÉSORS D’ITALIE DU SUD, GRECS ET ITALIQUES EN BASILICATE, jusqu’au 15 novembre, Ancienne douane, 1A rue du Vieux-marché-aux-poissons, Strasbourg, tél. 03 88 52 50 00, tlj 11h-18h30, jeudi 11h-22h. Catalogue, 230 F.
LES TOMBES PEINTES DE PAESTUM, jusqu’au 4 octobre, Musée de la civilisation gallo-romaine, 17 rue Cléberg, Lyon, tél. 04 72 38 81 90, tlj sauf lundi et mardi 9h30-12h et 14h-18h.
RÉOUVERTURE DU DÉPARTEMENT DE PROTOHISTOIRE RÉGIONALE, Musée d’archéologie méditerranéenne, 2 rue de la Charité, Marseille, tél. 04 91 14 58 80, tlj sauf lundi et jf 11h-18h. Circuit musée-site de Roquepertuse, tous les premiers samedis du mois 13h30-17h30. Renseignements au 04 91 13 89 00.
TERRES NAUFRAGÉES, LE COMMERCE DE LA CÉRAMIQUE EN MÉDITERRANÉE OCCIDENTALE À L’ÉPOQUE ANTIQUE, jusqu’au 31 août, Musée René Beaucaire, place du Puits-Neuf, Istres, tél. 04 42 55 50 08, tlj 14h-18h.
OBJETS GRECS, ÉTRUSQUES ET ROMAINS SORTIS DES RÉSERVES, jusqu’au 31 octobre, Musée de Picardie, 48 rue de la République, Amiens, tél. 03 22 97 14 00, tlj sauf lundi 10h-12h30 et 14h-18h.
LA VIE FÉMININE EN GRÈCE, jusqu’au 26 octobre, Musée archéologique, 32 rue Georges-Ermant, Laon, tél. 03 23 20 19 87, tlj sauf mardi et le 14 juillet, 10h-12h et 14h-18h.
L’OR DE LA MÉDITERRANÉE. BIJOUX GRECS, ÉTRUSQUES ET ROMAINS, jusqu’au 2 août, Musée des beaux-arts, 1380 rue Sherbrooke Ouest, Montréal, tél. 1 514 285 16 00, tlj sauf lundi 11h-18h, mercredi 11h-21h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°64 du 8 juillet 1998, avec le titre suivant : Les Grecs en Occident ou la nouvelle Odyssée

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