Dimanche 25 juillet 2021

Art contemporain

ART URBAIN

Les enchantements du « Voyage à Nantes »

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 21 septembre 2020 - 816 mots

NANTES

La manifestation artistique estivale fait partie de celles, rares, qui ont été maintenues malgré la crise sanitaire. Décalé d’un mois, le « Voyage » se prolonge cette année jusqu’à la fin septembre avec dix nouvelles stations.

Stéphane Thidet, Rideau, Place Graslin, Le Voyage à Nantes 2020. © Photo Martin Argyroglo/LVAN
Stéphane Thidet, Rideau, Place Graslin, Le Voyage à Nantes 2020.
© Photo Martin Argyroglo / LVAN

Nantes. S’il n’y a pas de thème imposé pour le parcours du Voyage à Nantes, ces cartes blanches confiées à des artistes, pour des installations temporaires ou définitives, définissent cependant toujours leur rapport à l’espace public. La façon dont chacune d’elles vient s’inscrire dans la ville, complétant la collection permanente riche de 58 œuvres et d’une trentaine d’enseignes de commerce réinterprétées par des artistes, relève en effet de registres très différents qui font le charme varié de cet itinéraire en plein air.

Ainsi le Rideau imaginé par Stéphane Thidet (né en 1974 [voir ill.]), comme la Fontaine d’Elsa Sahal (née en 1975), semblent-ils conçus pour créer un trouble, une perturbation. Thidet a souhaité que sa chute d’eau masquant la façade du théâtre Graslin impose l’œuvre avec fracas, créant l’événement à partir de l’élément liquide. « Monument jardinier » sculpté dans un grès émaillé rose comme une chair d’enfant, la Fontaine d’Elsa Sahal – que l’on avait pu voir aux Tuileries dans le parcours Hors les murs de la Fiac (Foire internationale d’art contemporain) en 2012 – est pour sa part une Miss « Manneken-pis » à la présence insolente, un geste féministe autant qu’un jeu sur l’idée même de sculpture dans sa verticalité. Un clin d’œil dans la ville.

Féerie décatie

Le bon et le mauvais goût sont des notions qui intéressent Vincent Olinet (né en 1981), lequel investit sur l’île Feydeau un ancien hôtel particulier transformé en décor de conte grimaçant, où un lustre démesuré tressaute mollement, où les moulures sont en tartines de pain rassis, et les balais parés de chevelures de princesses disco. Le parcours offre à cet artiste du désenchantement deux autres stations, dans le hall de l’Hôtel de France et au milieu du canal Saint-Félix, où flotte Pas encore mon histoire, un lit à baldaquin à la féerie décatie – vu lui aussi dans le cadre du Hors les murs de la Fiac en 2009.

Comme des cabanes ludiques et brutalistes où se percher, et où l’on pourra même faire symboliquement cuire du pain, les sculptures en béton signées Martine Feipel (née en 1975) et Jean Bechameil (né en 1964) redessinent quant à elles un visage humain à la toute récente place Clémence-Lefeuvre, qu’elles agrémentent, à la façon d’un coloriage, de touches pastel fondues dans la pierre de lave émaillée (Les Brutalistes,à vocation pérenne). Plus loin, à la Hab galerie, leur « prise de possession de la robotique à des fins non productives » convoque un théâtre mécanique qui détourne les usages industriels ou sécuritaires au service d’un ballet sonore et lumineux, le temps de leur exposition « Automatic Revolution » (jusqu’au 1er novembre).

Muettes, les figures féminines postées par Nathalie Talec (née en 1960) devant le pôle universitaire dévolu aux cultures numériques ont, pour l’une, le regard occulté par un masque de réalité virtuelle, pour l’autre, un casque sur les oreilles (In a Silent Way, à vocation pérenne). Leurs traits juvéniles moulés dans une résine satinée empruntent leur pâleur translucide au biscuit de la manufacture de Sèvres – où elles ont été réalisées –, tandis que leur classicisme jure délibérément avec leurs accessoires technologiques à l’obsolescence programmée.

Un séquoia géant, un Gulliver maraîcher

Aussi monumentale que discrète, l’intervention d’Evor (né en 1960), « plasticien jardinier », auquel on doit déjà la luxuriante Jungle intérieure du passage Bouchaud, prend la forme d’un métaséquoia ceint d’un banc de béton lasuré recouvert de lave et de grès émaillé, orné de douze médaillons aux reliefs végétaux. Ce Psellion de l’île (à vocation pérenne) qui a surgi au milieu du bitume évoque les places de village et les rites ancestraux, entre imagerie collective et nostalgie d’un âge d’or que l’on voudrait à venir. Rêverie de citadin. Plus prosaïque, et décalée, une paire de bottes en plastique de trois mètres de haut semble avoir été abandonnée au milieu du potager de la Cantine par un Gulliver maraîcher. Mais il s’agit de deux pieds droits : ces Invendus – Bottes (à vocation pérenne) de Lilian Bourgeat (né en 1970) ne sont pas là pour faire joli dans le paysage, mais plutôt pour rappeler à quel point notre production peut parfois être encombrante et inutile.

Le parcours est aussi, bien sûr, une façon de découvrir la ville. On prendra le navibus afin d’aller voir, dans une brasserie des bords de Loire, le film Nantes ici Nantes, de Mrzyk & Moriceau (nés en 1973 et 1974). Le duo connu pour le graphisme pop de ses génériques de films et de ses clips vidéo (pour Sébastien Tellier ou Justice) signe ici une animation lisse et visuellement séduisante. À terme, elle sera diffusée sur un large écran placé dans la nouvelle gare de Nantes (installation à vocation pérenne). Ainsi le Voyage commencera-t-il dès la descente du train.

Le Voyage à Nantes, 9e édition,
jusqu’au 27 septembre, divers lieux dans la ville, www.levoyageanantes.fr

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°551 du 18 septembre 2020, avec le titre suivant : Les enchantements du « Voyage à Nantes »

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