Les deux carrières de De Chirico

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 22 janvier 2009

De Giorgio De Chirico, l’histoire ne retient qu’une courte période de son œuvre, de ses premiers tableaux métaphysique en 1915 à son bannissement par Breton dans les années 1920. Pourtant, l’artiste a travaillé jusqu’à sa mort en 1978, comme le montre l’accrochage du MAMVP.

Pour la rétrospective la plus importante jamais réalisée à Paris, le musée d’Art moderne de la Ville de Paris offre de découvrir l’œuvre d’une vie, celle de Giorgio De Chirico. Chantre de la peinture métaphysique, inspirateur du surréalisme puis précurseur du Retour à l’ordre, ce peintre mystérieux et assez solitaire a eu une vie longue et a créé une œuvre bien complexe.

L’influence de Nietzsche
Si on a tendance à davantage avoir en mémoire les œuvres de jeunesse de Giorgio De Chirico si fulgurantes, on connaît moins, en revanche, le reste de sa vie et de son œuvre. C’est à cette entreprise de réhabilitation que se livre donc l’énorme exposition parisienne. Des toiles, bien sûr, et des prêts prestigieux, mais aussi des sculptures, des dessins et des archives, le portrait s’affirme ainsi quasiment exhaustif.
Sa vie s’initia sous le signe de l’antique et de l’appel au voyage. Né en Grèce de parents italiens, De Chirico est resté marqué par l’éducation classique qu’il suivit à Athènes et fortement imprégné de la mythologie. Sa ville de naissance fut en effet le point de départ du voyage des Argonautes en quête de la Toison d’or. Lorsqu’il part avec sa mère et son frère s’installer à Munich, De Chirico intègre l’Académie des beaux-arts et découvre avec délectation la culture allemande du romantisme. Mais l’œuvre déterminante sera pour lui la philosophie de Nietzsche. Très rapidement, la peinture nostalgique et symboliste du Suisse Arnold Böcklin se mêle aux inspirations philosophiques de l’auteur d’Ecce homo et d’Ainsi parlait Zarathoustra.

Le soutien d’Apollinaire
En 1911, l’installation à Paris va jouer un rôle crucial alors même qu’une partie de son vocabulaire pictural est déjà largement déterminée, nourrie de ses deux premières vies culturelles. Une première exposition de trois tableaux au Salon d’automne en 1912 est suivie d’une présentation au Salon des indépendants. Le nom de De Chirico commence à circuler jusqu’en 1913, où il expose trente toiles dans son atelier.
Il se lie alors très vite alors à Guillaume Apollinaire. Le poète écrit à son propos : « L’art de ce jeune peintre est un art intérieur et cérébral qui n’a point de rapport avec celui des peintres qui se sont révélés ces dernières années. Il ne procède ni de Matisse, ni de Picasso ; il ne vient pas des impressionnistes. Cette originalité est assez nouvelle pour qu’elle mérite d’être signalée. » Ses énigmes visuelles au style sec et acéré tranchent en effet singulièrement avec une scène artistique où se croisent les cubistes et la vigueur vindicative des futuristes italiens.
Après le déclenchement de la guerre, en 1915, De Chirico et son frère (connu sous le pseudonyme d’Alberto Savinio) rentrent en Italie. Il est mobilisé à Ferrare. Ses toiles se vident, assommées par une solitude lourde et silencieuse, le réseau symbolique « s’ésotérise ». La peinture se soustrait peu à peu à l’influence de la philosophie nietzschéenne. C’est également à Ferrare qu’il définit le concept « métaphysique » de sa peinture. Dans cette même ville de la côte est italienne, il fait la rencontre de Carlo Carrà, transfuge futuriste qui adopte très vite cette nouvelle peinture. Puis la rupture est comme brutale dans ce fil historique.

De Chirico et les maîtres
Entre 1920 et 1935, Giorgio De Chirico s’affirme « pictor optimus » et cultive un classicisme franc. L’étude des grands maîtres de la peinture lui permet de revendiquer une généalogie prestigieuse. Qu’il pose en costume ou s’inspire des compositions de figures de tutelle comme Lorenzo Lotto, Michel-Ange, Titien, Rubens, Fragonard ou Courbet, De Chirico détonne dans le paysage contemporain artistique de l’époque.
Solitaire, il ne cède pas aux sirènes de l’originalité. D’ailleurs, dans les années 1940, ses œuvres sont marquées par la sérialité et une intense réflexion sur la valeur de la répétition. C’est bien ce qui fascinera par la suite Andy Warhol, réputé lui aussi pour ses séries. L’artiste ira même jusqu’à reprendre certaines œuvres de l’Italien, comme Les Muses inquiétantes, Place italienne avec Ariane, ou encore Hector et Andromaque pour une de ses séries de sérigraphies réalisée en 1982.

Le peintre aux deux visages
Cependant, comment penser et appréhender les dernières œuvres de Giorgio De Chirico, lorsqu’il s’adonne à un certain sens du kitsch ? Comment résister à la tentation de ne regarder ses toiles que par le prisme d’une curiosité pour une décadence réactionnaire ? La critique d’art Élisabeth Wetterwald s’emploie à répondre dans un texte du catalogue intitulé fort à propos « Et si le late était too early ? » : « De fait, à en croire nombre de textes critiques, la carrière de De Chirico se divise en deux parties : la “bonne” et la “mauvaise”, the early et the late, soit approximativement 1911-1918 et 1919-1978… L’histoire de l’art moderne n’aurait donc retenu que sept années dans la carrière d’un peintre qui a travaillé pendant soixante-sept ans. »
C’est donc bien à cette délicate entreprise que compte s’atteler l’institution parisienne. « Les jeunes artistes le reconnaissent comme un précurseur du postmodernisme. On relit son œuvre : elle est l’exemple même de la négation de l’originalité, de l’unicité ; Chirico s’est battu contre les oppositions simplistes et binaires imposées par la modernité ; c’est un appropriationniste avant la lettre… », poursuit Wetterwald. Ce dernier chapitre de l’exposition permet ainsi d’expliquer l’actualité de cette œuvre d’une vie si déroutante, née d’un esprit résolument contemporain.

Biographie

1888
Naissance en Grèce.

1900
Cours de dessin et de peinture à Athènes.

1906
À Munich, il lit Nietzsche et Schopenhauer.

1909
Premiers tableaux métaphysiques à Milan.

1912
À Paris, rencontre Apollinaire et Picasso.

1915
Avec Carrà, il fonde le mouvement Pittura metafisica.

1916
André Breton découvre Le Cerveau de l’enfant de De Chirico et achète le tableau.

1928
Les surréalistes lui tournent définitivement le dos.

1929
L’artiste se consacre aussi à l’écriture.

1945
En peinture, retour à une sorte de pastiche de l’art classique.

1945-1978
Expositions en Europe, aux Etats-Unis et au Japon.

1978
Meurt à Rome.

Autour de l’exposition

Informations pratiques. « Giorgio De Chirico, la fabrique des rêves » du 12 février au 24 mai 2009. Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, avenue du Président Wilson. Tous les jours, sauf le lundi, de 10 h à 18 h, le jeudi jusqu’à 22 h. www.mam.paris.fr
Prochainement, un musée Magritte en Belgique. « Mes yeux ont vu la pensée pour la première fois », écrivait Magritte en 1924 après avoir découvert Le Chant d’amour de Giorgio De Chirico (1914). Aujourd’hui, pour mettre en valeur cette figure majeure du surréalisme qui a puisé dans la peinture métaphysique les ressorts de son art, les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique et la Fondation Magritte ont lancé la création du musée Magritte à Bruxelles. Son ouverture est prévue pour mai 2009. Il comptera 2 700 m2 sur cinq niveaux et présentera plus de 170 œuvres et archives du peintre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°610 du 1 février 2009, avec le titre suivant : Les deux carrières de De Chirico

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