Mercredi 29 janvier 2020

Hommage

Les Ballets russes tirent leur révérence

Dernière manifestation d’ampleur célébrant le centenaire des Ballets russes, la rétrospective du Victoria & Albert Museum, à Londres, rend justice au génie de Diaghilev.

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 2 novembre 2010 - 657 mots

LONDRES - C’est à Londres que s’achève la tournée des expositions célébrant le centième anniversaire de la première représentation des Ballets russes au théâtre du Châtelet, à Paris.

Après le Nouveau musée national de Monaco, l’opéra Garnier à Paris et le Centre national de la danse à Pantin, la Galerie Tretiakov à Moscou et même la bibliothèque du Congrès à Washington D.C. pour ne citer qu’eux, le Victoria & Albert Museum (V&A), à Londres, conclut en beauté cette année d’hommages de qualité bien inégale. Monsieur Loyal de ce parcours londonien, la figure tutélaire de l’émigré russe Sergei Pavlovich Diaghilev (1872-1929), directeur de compagnie génial mais tyrannique, évoqué par le personnage de l’impresario Boris Lermontov dans le chef-d’œuvre de Michael Powell Les Chaussons rouges (1948). Dandy reconnaissable à son monocle, sa fine moustache et son chapeau haut de forme, silhouette nomade hantant les hôtels de luxe, Diaghilev a intégralement dépoussiéré un genre qui, à Paris, croupissait dans la naphtaline.
Finie la prima ballerina exécutant des ronds de jambe paresseux, la danse méritait mieux que ses sourires enjôleurs. S’ils étaient plusieurs à travailler à l’époque sur la libération du mouvement, Isadora Duncan en tête, Diaghilev avait la vision d’un art total. Il était surtout doté d’un sens inné pour s’entourer des plus grands talents contemporains pendant la vingtaine d’années où il sillonna l’Europe : Igor Stravinsky à la composition, le félin Vatslav Nijinski sur scène, Mikhail Fokine à la chorégraphie, Léon Bakst, Alexandre Benois, Pablo Picasso, Georges Braque, Jean Cocteau, Natalia Gontcharova… très nombreux à la scénographie et aux costumes. 

Tourbillon créatif
D’approche très  pédagogique sans pour autant être scolaire, l’exposition du V&A fait revivre ce tourbillon créatif, illustré majoritairement par les costumes chatoyants inspirés du folklore russe, comme ceux plus modernes signés Coco Chanel, qui font le prestige des collections du musée – les plus riches au monde en ce qui concerne les costumes et les éléments de décor. La quasi-totalité des pièces ici présentées provient en effet du V&A, via notamment la célèbre série de ventes « Ballets russes » initiée en 1967 chez Sotheby’s à Londres.  L’exposition londonienne cultive l’ambition très large d’accueillir des visiteurs totalement étrangers au monde de la danse. Aussi le compositeur britannique Howard Goodall et le chorégraphe Richard Alston se sont-ils prêtés au jeu de la vidéo éducative : le premier revient en plusieurs fois sur la modernité musicale des Ballets, le second évoque sa manière de créer une phrase chorégraphique avec une démonstration à la clé. Outre une touchante évocation des coulisses et du travail préparatoire essentiel à tout spectacle, le musée a réussi la prouesse de présenter deux éléments scéniques de sa collection, dans des conditions qui rendent aussi bien justice à leur qualité picturale qu’à leur taille impressionnante : le rideau de scène pour Le Train bleu d’après Pablo Picasso (10 x 11 m) et le décor du mur du fond pour l’Oiseau de feu d’après Natalia Gontcharova (10 x 15,7 m).
Que l’exposition la plus réussie de ce centenaire soit londonienne – malgré un catalogue décevant car peu détaillé –laisse néanmoins le sentiment d’un rendez-vous manqué, tant Diaghilev et sa troupe méritaient un hommage parisien – ou monégasque – à la hauteur de leur talent. Si la modeste exposition de l’opéra Garnier était parfaitement didactique, celle complètement ratée de Monaco présentait pourtant des œuvres graphiques de qualité exceptionnelle (comme les projets de costumes et de décors de Léon Bakst et d’Alexandre Benois) qui manquent cruellement à Londres. Espérons que le cent cinquantième anniversaire des Ballets soit à son tour un Gesamtkunstwerke, où les plus belles œuvres des collections françaises, monégasques, londoniennes et russes se retrouvent dans une seule et même célébration du génie de Diaghilev.

DIAGHILEV ET L’ÂGE D’OR DES BALLETS RUSSES 1909-1929

Jusqu’au 9 janvier 2011, Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, Londres, tél. 44 207 942 2000, www.vam.ac.uk, tlj 10h-17h45, vendredi 10h-22h. Catalogue, édité par le musée, 240 p., 240 ill. couleurs, env. 40 euros, ISBN 978-1-8517-7613-9

DIAGHILEV

Commissaires : Jane Pritchard, conservatrice de la section Danse des collections de théâtre et de performance du V&A ; Geoffrey Marsh, directeur des collections de théâtre et de performance du V&A.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°334 du 5 novembre 2010, avec le titre suivant : Les Ballets russes tirent leur révérence

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