Mardi 11 décembre 2018

L’édition 2007 manque d’étonnement

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 2 novembre 2007 - 855 mots

D’un site à l’autre, la Biennale de Lyon se développe comme un long fleuve ennuyeux, sans humeur et sans relief, à la façon d’un encéphalogramme plat. La faute au concept...

Du fait du concept qui la règle cette année – Stéphanie Moisdon et Hans Ulrich Obrist revendiquant d’ailleurs la qualité de « concepteurs » et non celle de « commissaires d’exposition » –, la Biennale de Lyon 2007 s’offre à voir comme la juxtaposition de travaux d’artistes que rien ne fédère en terme de contenu. Une juxtaposition que Thierry Raspail qualifie de « polyphonique » mais qui s’avère être très vite surtout cacophonique. Rien ne structure véritablement le parcours d’aucun des sites et le visiteur est invité à passer d’œuvre en œuvre comme il en est de Charybde en Scylla.

Des figurines noires rejouant les scènes des films-cultes
Si l’installation y est reine, elle est le plus souvent démonstrative, quand ce n’est pas spectaculaire. À la Sucrière, le ton est donné dès le premier niveau avec The Black Passage de James Webb, un couloir totalement occulte qui repasse le son réel et assourdissant d’une cage d’ascenseur descendant dans une mine d’Afrique du Sud, et avec Clamor, une installation en forme de bunker avec musique militaire de Allora et Calzadilla qui assaille littéralement le visiteur.
À Villeurbanne, l’installation d’Una Szeemann et de Bohdan Stehlik d’une centaine de photos noir et blanc de petites sculptures en plastine photographiées sur fond d’écran et rejouant certaines scènes de films-cultes est curieusement agrémentée par le buste d’Yves Aupetitallot, le directeur du Magasin de Grenoble, qui les a invités. On n’est jamais mieux servi que par les artistes !
C’est éminemment la même attitude qui a conduit Éric Troncy – l’un des quarante-neuf – à présenter les photos sulfureuses des nymphettes des années 1970 de David Hamilton (voir p. 78). À croire que pour Troncy, l’actualité va à rebours du temps.
Au musée d’Art contemporain, sur le mode élargi de l’exposition, Saâdane Afif invite la Zoo Galerie de Nantes à se déployer sur la quasi-totalité du premier étage, et c’est une quarantaine d’artistes qui l’occupent dans un méli-mélo d’œuvres de toutes natures. Si l’activité de ce réseau associatif est indiscutable, rien n’est moins sûr qu’il ait sa place ici. D’autant que dans le jeu de mise en abyme du choix des artistes et, le plus souvent, le peu de chose significatif de leurs œuvres, tout perd allégrement son sens.

Vidéo trop longue et curieux strip-tease
Vidéos et projections composent le deuxième plat le plus consistant de la Biennale de Lyon. Le plus long à l’épreuve dans la durée ! Comment trouver le temps en effet de pouvoir visionner le film tout à fait passionnant du Chinois Jia Zhang-Ke, Plaisirs inconnus, qui prend à lui seul 1 h 53 minutes (la Sucrière) ? Rien n’est moins sûr que le contexte de la Biennale soit le plus adapté ! On lui préférera alors à l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne la projection sur verre sablé du Britannique Ryan Gander dont les images de ciel urbain nous entraînent à une heureuse balade poétique.
C’est bien ce qui manque le plus à la biennale de Lyon : des moments de pur plaisir esthétique. Non que la projection interactive de Shilpa Gupta (la Sucrière) qui met en jeu les silhouettes des spectateurs et les éléments d’un jeu vidéo, ni que celle de Maï-Thu Perret sur trois écrans synchros qui se trame avec en toile de fond une pièce de théâtre agit-prop des années 1920 ne soient réussies, mais le sentiment est souvent celui du déjà vu, sinon de l’excès de formalisme. Un sentiment qui atteint son sommet avec la performance nulle et non avenue de Tino Sehgal, faisant exécuter un strip-tease inattendu à de faux gardiens de musée au beau milieu de trois œuvres d’art minimal dont on se demande ce qu’elles font là.
On connaît la célèbre invective de Diaghilev à Cocteau : « Étonnez-moi ! » L’étonnement, voire l’émerveillement, voilà ce par quoi pêche la Biennale de Lyon 2007. Comme elle pêche aussi par l’absence éclatante et délibérée de la peinture qui est pourtant au cœur le plus vif d’une réflexion prospective sur l’art d’aujourd’hui. Il faut le dire : la Biennale de Lyon 2007 est un long fleuve ennuyeux, sans humeur ni relief. Aussitôt vu, aussitôt oublié. Un lot d’œuvres sans véritable projet, c’est-à-dire sans dessein ni projection au-devant. Sans surprise ni remise en question véritable. À qui la faute ? Pas aux artistes, assurément, mais à l’idée proprement insensée de vouloir acter l’état d’« une décennie qui n’est pas encore… terminée ». Qui plus est de vouloir à tous crins en pointer les artistes essentiels comme s’il était de la nature de l’actualité d’en rendre compte alors même que c’est celle de l’histoire, c’est-à-dire d’un temps passé, analysé et réfléchi.

Autour de l’exposition

Informations pratiques Biennale de Lyon 2007, jusqu’au 6 janvier 2008. Commissariat : Hans Ulrich Obrist et Stéphanie Moisdon. Tous les jours sauf le lundi de 12”‰h à 19”‰h. Nocturne le vendredi jusqu’à 22”‰h. Tarifs : 10 € et 7 €. Un pass permanent d’une valeur de 17 € ainsi qu’un pass duo à 25 € donne accès aux 4 lieux d’exposition pendant toute la durée de la Biennale. Tél. 04 72 07 41 45, www.biennale-de-lyon.org

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°596 du 1 novembre 2007, avec le titre suivant : L’édition 2007 manque d’étonnement

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