Le syndrome de la Triennale

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 février 2006

Malgré l’abondance des foires, biennales et autres triennales, celle de Turin vaut néanmoins le détour pour y découvrir
75 artistes émergents de la scène artistique contemporaine.

On ne cesse de le répéter mais depuis une dizaine d’années, c’est l’overdose de biennales, triennales, foires et événements en tout genre qui demanderaient presque plus d’une année pour tous les visiter. Dans un tel contexte, la saturation est quasi inévitable surtout après 2005, année des Biennales de Venise et de Lyon. La course à la nouveauté enflamme le marché qui n’en peut plus d’approvisionner les expositions en chair fraîche, en jeunes gens immolés sur l’autel du prospectif.  Qu’en est-il alors de Turin ? Un curieux mélange de mondialisation, jeunisme et vraies découvertes tout en appelant aux bons soins philosophiques de Pantagruel !

Une exposition sous les auspices de Rabelais
Le postulat de départ de cette Triennale associant la GAM (Galerie d’art moderne), la fondation Sandretto et le Castello di Rivoli, est aussi complexe que la lecture approfondie de Pantagruel de Rabelais. En 1532, l’écrivain français proposait l’histoire d’un personnage hors normes, parodie d’un roman de chevalerie dans une civilisation en transition. En 2005, les deux commissaires de la Triennale, épaulés par dix jeunes correspondants étrangers, ont jugé que l’époque était aussi instable que ce début de xvie siècle. Que les artistes offraient le même appétit insatiable pour le jeu, le rêve, l’aventure, la poésie que Pantagruel.
Le monde devenu fou est dans l’esprit de la Triennale, totalement obèse, repu d’informations, ivre d’images. Au cours du parcours construit comme un voyage initiatique en sept lieux et autant d’expositions (un peu décousues), le spectateur croisera 75 artistes dits émergents aux œuvres inégales mais stimulantes.

L’Amérique du Sud, l’Afrique et l’Asie à l’honneur
La Triennale s’est aussi trouvé deux repères, deux pôles : le sud avec la Colombienne Doris Salcedo et l’Asie avec le Japonais Takashi Murakami. Symboliquement, le centre d’intérêt de l’équipe de commissaires s’est donc déplacé, boudant l’hégémonie occidentalo-septentrionale. Politiquement correct ou réalité des faits ? En tout cas, avec ses correspondants aux quatre coins du monde, l’équipe de la Triennale souligne avec beaucoup d’emphase sa vigilance à quadriller le terrain. Et forcément, les vieux pays le prennent un peu mal, la France boude encore et toujours avec trois représentants. Il va pourtant falloir s’habituer.
Pour en revenir au choix de ces deux monographies, on ne pouvait faire plus antagoniste entre le Japonais producteur d’images inspirées des mangas, les usines à rêves enfantins pervers, entourés de petites fleurs et de nuages atomiques et l’ascétisme violent de Salcedo. L’artiste colombienne qui a transformé une des grandes salles du Castello di Rivoli en la murant entièrement. Seule une bande d’un mètre à partir du sol laisse filtrer un peu de lumière.
Allusion à la réclusion de Victor-Amedeo II emmuré par son fils dans ce même château en 1731, Abyss parle plus généralement de l’enfermement, la torture, la privation, le silence. Une conscience frontale du monde dont la pureté vaut tous les discours.

Un regard sans illusion sur le monde réel
Parmi la sélection hétéroclite de la Triennale, des artistes comme Sebastian Diaz Morales ne ferment pas les yeux sur la brutalité du monde. Avec une grande poésie, l’Argentin a filtré l’image d’un reportage sur des manifestations assez violentes dans son pays d’origine, visant à abroger une
loi interdisant la vente ambulante. L’image, devenue un dessin en grisaille, laisse à peine deviner l’action mais le son ne laisse aucun doute sur le désespoir et la colère des manifestants. À partir d’un conflit précis, cette vidéo incarne la résistance populaire et le soulèvement avec une poésie ravageuse.
Tous comme les 219 dessins du Péruvien Fernando Bryce, autour de la révolution cubaine, encyclopédie vivante qui remet les pieds sur terre du visiteur. Ou encore les panoramas d’une réalité sans illusion, celle de la prison sud-africaine de Pollsmoor, celle-là même où fut emprisonné Nelson Mandela. Aujourd’hui, ils sont 8 000 détenus à s’y entasser comme des animaux. À 23 ans, Mikhael Subotsky a eu le cran d’affronter cet univers carcéral extrême qui est comme une société parallèle. Le monde est fou. David Ter-Oganyan dispose avec un cynisme glaçant des fausses bombes un peu partout, constat du dérèglement ambiant.
À l’image d’une scène artistique de plus en plus difficile à étudier et à comprendre dans sa globalité, la Triennale ne parvient pas à s’offrir une image autre que brouillée. Un visage sans visage mais au final assez juste sur lequel on n’a pas essayé de plaquer des types ni de thématiques artificielles.

Au fond une triennale drôle, boulimique et complexe
Il en résulte de faibles moments comme à la Galerie d’art moderne où l’exposition plonge dans l’altermondialisation naïve ou au PalaFuksas avec une succession d’œuvres assez creuses, mais aussi une appréhension décontractée des œuvres ponctuée de pièces grandioses ou bien tout simplement bonnes.
Le spectateur se sent véritablement libre dans cette ébauche, ce façonnage en temps réel. L’initiation
turinoise est à la fois boulimique, drôle, rêveuse, dépaysante, ludique et complexe. C’est peut-être aussi cela le syndrome de Pantagruel !

Autour de l’exposition

Informations pratiques La première édition de la Triennale de Turin intitulée «”‚T1 – Le syndrome de Pantagruel”‚» a lieu jusqu’au 19 mars et prend place dans sept lieux à Rivoli et à Turin. Tarifs”‚: 12 et 10 € (billet valable pour tous les lieux d’exposition et pour plusieurs jours).

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°577 du 1 février 2006, avec le titre suivant : Le syndrome de la Triennale

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