Le Nôtre « se découvre en marchant » Alors, en marche !

Par Vincent Noce · L'ŒIL

Le 25 juin 2013 - 1936 mots

En 2013, la France fête le 400e anniversaire de la naissance de son plus célèbre jardinier. Promenade historique dans les parcs d’Île-de-France signés du concepteur du « jardin à la française ».

Redécouvrir André Le Nôtre. Tel aurait pu être l’appel lancé à l’occasion du quatrième centenaire de sa naissance, s’il y avait eu la moindre incitation collective issue du ministère de la Culture. Pourtant, le thème est rêvé. L’attirance du grand public pour l’art du jardin va de pair avec un renouvellement de cette architecture du paysage, longtemps délaissée en France. En attestent les hausses de fréquentation sensibles depuis le début de l’année dans les différents sites modelés par Le Nôtre, qui bravent une météorologie pénible.

Jardinier de père en fils
« Le Nôtre, cet illustre inconnu ? », ainsi s’intitulait le colloque qu’a tenu en 2000 la direction de l’Architecture et du Patrimoine à Versailles et Chantilly. Car l’homme a laissé peu d’écrits et aucun traité. Sa dyslexie a-t-elle joué ? C’est l’une des hypothèses retenues par Patricia Bouchenot-Déchin, qui prépare une exposition à Versailles pour l’automne.
On sait qu’il dirigeait une agence, aux chantiers considérables. L’intéressé fut baptisé le 12 mars 1613, dans un cercle de jardiniers au service du roi. Il acquit une formation de peintre et de dessinateur à la meilleure école, celle de Simon Vouet. En revanche, souligne l’historien de l’architecture Alexandre Gady, « rien ne confirme qu’il aurait été l’élève de l’architecte François Mansart ». Au Louvre, le jeune homme se fait des amis dont il restera proche, comme le peintre Le Brun, futur patron des Beaux-Arts, et le sculpteur Lerambert, dont nombre de statues se retrouveront dans ses parcs. Dans la famille, on est jardinier de père en fils, mais « il est le premier à se libérer de la binette », note Pierre-André Lablaude, architecte en chef à Versailles. Lui ne se prétend en tout cas jamais « architecte ».

Saint-Cloud
Pour retrouver son imaginaire, il faut donc se rendre sur place. En général, le château d’époque a disparu et le parc a été remanié. Mais des restaurations imposantes ont été conduites et relancées cette année. Partout, on trouve des équipes passionnées. Chacun a voulu monter une exposition de l’histoire du jardin. Des chanteurs d’opéra répètent, des banquets se préparent, les responsables regardent avec une pointe de jalousie la toute-puissance de Versailles.
Déjà, tous les sites ne sont pas égaux devant la desserte. À Saint-Cloud, c’est une prouesse, depuis la station de tramway, que de trouver l’entrée du domaine, de l’autre côté d’un nœud autoroutier périlleux, en traversant des souterrains immondes, sans le moindre panneau indicateur. Enfin, Odile Bureau, jardinière en chef, vient à notre secours. Devant cette descente vers les berges de la Seine, elle est fière de montrer « l’effet remarquable obtenu par Le Nôtre pour faire oublier une topographie particulièrement accidentée ». Erik Orsenna, dans son ouvrage Portrait d’un homme heureux, chez Fayard, parle de « capharnaüm géographique ». « Il savait tricher ! », lâche la responsable devant le point de vue admirable de la balustrade de la Lanterne.
Le Nôtre, dont la présence est attestée à partir de 1660, a entièrement redessiné le parc, étendu sur près de 500 ha sur la route conduisant de Paris à Versailles après l’acquisition pour le frère de Louis XIV, en traçant un réseau d’allées autour d’un axe de 2 km. La taille architecturée des marronniers et des tilleuls est fidèle à son esprit. « Il ne recherchait pas une grande diversité d’essences, ni une profusion de fleurs », fait observer Odile Bureau. La statuaire servait d’élément de décor le long des grandes allées et des bassins. Elle insiste ainsi sur le réseau hydraulique avant de nous montrer la fontaine retravaillée par son rival Jules Hardouin-Mansart, dont Le Nôtre avait dessiné un premier projet avec le fond du bassin incurvé. Les jets d’eau et la cascade ont été remis en eau en juin. Il ne reste rien de Le Nôtre en revanche dans le petit parc, réaménagé au XVIIIe siècle.

Chantilly
À Chantilly aussi, Le Nôtre s’est retrouvé confronté à un édifice existant. « Il s’est adossé à un château médiéval, qu’il a mis de côté, pour le traiter en élément de décor », pointe Steven Loveniers, directeur du parc. De la statue d’Anne de Montmorency, « il a fait un point d’orgue d’où l’œil peut partir à la découverte du site », reprend Thierry Basset, jardinier en chef.
Endroit féerique, où la perspective s’ouvre sur les prairies où paissent les chevaux de la famille Hermès. Dans les bois, la rencontre avec une harde de cerfs est un instant magique. Ils sont aujourd’hui isolés pour protéger les plantations. Des moutons ont été introduits pour mieux évoquer l’atmosphère d’origine. Les pièces d’eau sont spectaculaires, formant autant de miroirs en plein air. Le réseau a été entièrement restauré au sein du domaine. Le Nôtre s’est débrouillé pour stocker « un million et demi de litres d’eau au pavillon de Manse », souffle le jardinier. Il a fait détourner un affluent de l’Oise pour alimenter un grand canal de près de 3 km sur 65 m de large, la fontaine de la Gerbe, les cascades et les bassins, dont une partie a été reconstituée.
Le grand parterre a été restauré et les travaux se poursuivent pour aménager des broderies, autrement dit des décorations végétales, plus conformes aux images du temps. À l’entrée, Loveniers montre aussi comment le regard passe au-dessus de la grille à partir du rond-point. Quand on l’interroge sur l’articulation de Le Nôtre avec les architectes, il fait observer que, lorsque ce dernier ne pouvait assurer sa présence à une commission, celle-ci était reportée. Le demi-millier de notes et de lettres conservé à propos du parc de 1662 à 1686 permet de discerner une « véritable communauté jardinière », selon une expression retenue au colloque de 2000 par Serge Briffaud et Emmanuelle Heaulmé, du Grand Condé aux ouvriers.

Saint-Germain
À Saint-Germain, le maître « a été appelé après l’éboulement de deux terrasses hautes », explique le chef jardinier, Gilles Becquer. Arrivé vers 1660, il y trace des axes est-ouest et nord-sud en édifiant de 1669 à 1681 deux terrasses, prolongées par un promenoir de 2,2 km de long surplombant la Seine. « Il se bat avec Le Vau pour gagner sur la côte », raconte Hilaire Multon, le directeur du domaine, qui reste ébahi devant la vue qui s’offre de Paris et de la boucle de la Seine.
En contrebas, quelques vaches et des jardins maraîchers… Le domaine lui-même produit 30 000 à 45 000 plants par an. Le jardinier, qui s’est attaché à retrouver les décors et la conduite des pentes, aimerait bien ôter tout ce qui s’apparente à un garde-corps, qui lui semble « trahir » l’esprit de Le Nôtre. Celui-ci avait créé, devant le château où est né Louis XIV, une petite terrasse en biais triangulaire pour atténuer les divergences axiales. Selon Gilles Becquer : « C’est de l’espace qu’il dessine. »

Sceaux
Au parc de Sceaux, les travaux semblent conséquents. Christian Lemoing, chef du projet, dont le maître d’œuvre est l’architecte versaillais Lablaude, présente la reconstitution des parterres devant le château XIXe. Là encore, la vue dégagée sur l’horizon est saisissante. Appelé pour donner de l’ampleur à un terrain gagnant sur 220 ha, Le Nôtre a percé un axe transversal conduisant à une grande cascade. La vue du canal, d’un à-pic protégé par un balustre d’époque, est impressionnante. Sur le chantier, des jeunes gens, guidés par une station géomètre, posent 5 000 piquets qui émettent un petit bip à l’endroit où ils doivent être plantés, reformant des arabesques de pelouse, de sable et de brique pilée. Le Nôtre, lui, procédait à des quadrillages, dont Lemoing souligne l’analogie avec la mise au carreau des peintres.
Malheureusement, le conseil général s’est senti obligé de conserver d’énormes ifs taillés en cône, qui altèrent cette mise en scène. Deux millions de visiteurs entrent chaque année dans cet ensemble très agréable où se croisent les sports, le pique-nique et le vélo. Mais qui manque un peu de culture historique, raison de ce réaménagement…

Vaux-le-Vicomte
À Vaux-le-Vicomte, Le Nôtre a pu dessiner un parc au moment où se construisait le château, voulu par le ministre des Finances Fouquet. « Là, lance Alexandre de Vogüé, copropriétaire des lieux, il a une page blanche, il a l’argent et il a le temps. » Ce domaine a la particularité d’être resté propriété d’une famille. Alexandre n’est pas content quand il le voit présenté comme le « brouillon » de Versailles. À vrai dire, pour Erik Orsenna, qui avoue une inclination particulière, il en serait plutôt « le modèle ». Le Nôtre et l’architecte Le Vau, qui se retrouveront à Versailles, ont cependant été précédés par Daniel
Gittard, comme l’a fait observer Jean-Christian Petitfils, biographe de
Fouquet. Pour comprendre leur rôle, il ne reste pas d’archives. Le procès fait à Fouquet n’a pas arrangé l’histoire.
« On dit qu’il y avait 18 000 ouvriers sur le chantier, c’est faux », peste Alexandre. Le parc aurait été aménagé de 1551 à 1563, Le Nôtre se servant des creusements pour créer des remblais. Il peut dégager, cette fois dans l’axe du château, une longue perspective, se terminant sur une statue de près de 15 m de haut, une fonte du XIXe de l’Hercule Farnèse. Vue du château, à près de 1 km de distance, elle donne l’impression de faire 4 ou 5 m. « Le Nôtre modifie la perception visuelle de la perspective naturelle », dit Patrick Borgeot, jardinier en chef, admiratif. Il évoque ce jeu des fausses collines, ces hauteurs calculées pour masquer le canal, qui ne se laisse apercevoir qu’à proximité : « Le Nôtre paysage, au sens strict du terme. » « Le Nôtre se découvre en marchant », précise ainsi Alexandre de Vogüé.

Versailles
La leçon vaut bien sûr à Versailles où son héritage a été le mieux préservé : « La trame, tous les jardins, leur organisation, la structure des parterres, un bosquet comme la salle de Bal sont Le Nôtre ou du moins dans l’esprit Le Nôtre », relève Gérard Mabille, conservateur en chef au château. Malgré les changements, les démolitions et les simplifications voulues par Hardouin-Mansart. C’est à Versailles que le paysagiste développa les bosquets, ces pavillons végétaux animés de jeux d’eau, « créant une demeure de verdure, miroir onirique de la demeure de pierre », selon les termes du conservateur. « Le Nôtre, explique l’architecte Lablaude, s’est livré à une géométrisation du plan naturel en étendant le grand axe. » Il a posé des glaces, comme l’étang des Suisses, dont le reflet capte l’esprit des cieux, il a ouvert les perspectives sur l’horizon, imaginé les avenues en trident de la ville.
Le Grand Canal n’est pas à proprement parler réservé à la balade : le visiteur est censé se promener dans les allées, plus accueillantes et ombragées, et profiter de la vue privilégiée qui s’offre à chaque fois qu’il croise cet axe. Le Nôtre borde allées et avenues de statues, de topiaires, d’étagements de charmilles et de cônes répondant à la pierre. Il organise aussi un dégradé partant du château d’une végétation totalement domestiquée jusqu’aux prés et forêts. Pour Lablaude, il se montre un maître de « l’opposition des effets », entre strictes architectures et surgissements baroques. « Le principe est de donner un ordre et une beauté au désordre. »

Infos pratiques

Domaine national de saint-cloud, Saint-Cloud (92), saint-cloud.monuments-nationaux.fr

Domaine de chantilly, Chantilly (60), www.chateaudechantilly.com

Domaine de saint-germain-en-laye, Musée d’archéologie nationale, www.musee-archeologienationale.fr

Domaine de sceaux, Sceaux (92), domaine-de-sceaux.hauts-de-seine.net

Château de vaux-le-vicomte, Maincy (77), www.vaux-le-vicomte.com 

Château de versailles, Versailles (78), www.chateauversailles.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°659 du 1 juillet 2013, avec le titre suivant : Le Nôtre « se découvre en marchant » Alors, en marche !

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