Art ancien

Le goût Louis-Philippe

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 20 décembre 2018 - 1009 mots

PARIS

Deux expositions, à Versailles et à Fontainebleau, remettent au goût du jour une personnalité peu connue de l’histoire de France : Louis-Philippe (1773-1850), roi des Français de 1830 à 1848. L’occasion de comprendre le goût de ce roi pas comme les autres.

1. Le Roi-bourgeois

Fontainebleau -  Soucieux de marquer une rupture politique et idéologique avec l’Ancien Régime et la Restauration, Louis-Philippe forgea une iconographie inédite : l’image du roi-bourgeois. Les portraits du roi des Français montrent ainsi un dirigeant moderne, bonhomme, au costume élégant mais refusant la pompe traditionnelle de la monarchie. Libéral dans ses mœurs, le roi-citoyen rompt ostensiblement avec l’étiquette rigide de ses prédécesseurs et met même en scène ses balades dans Paris. Ses contemporains sont, par exemple, stupéfaits, mais ravis, de pouvoir le croiser au détour d’une rue simplement vêtu d’une redingote et portant lui-même son parapluie ; un acte banal pourtant inimaginable auparavant de la part d’un souverain. Cette image de royauté accessible et sans fastes excessifs relève toutefois, en partie, d‘une stratégie de communication. Car le roi cultive par ailleurs un orgueil dynastique qui se traduit, notamment, dans son train de vie luxueux et une munificence assumée dans les résidences de la couronne.

2. La "passion de la truelle"

Fontainebleau -  Si l’histoire de France compte quantité de rois bâtisseurs, Louis-Philippe est le tout premier souverain restaurateur. Passionné d’histoire et d’architecture, il mena une politique sans précédent en faveur du patrimoine au point que la postérité lui a prêté une véritable « passion de la truelle ». C’est d’ailleurs sous son règne qu’eut lieu une invention cruciale : le service des Monuments historiques qui permit de sauver de nombreux édifices insignes. Cet amour des vieilles pierres se traduisit également par les multiples chantiers qu’il impulsa et supervisa dans le domaine royal, dont la rénovation des châteaux de Versailles, d’Amboise et d’Eu, sans oublier Fontainebleau dont il suivit tout particulièrement le chantier pharaonique. Selon une logique bien différente de la conception actuelle guidée par l’exactitude historique, ces grands projets mêlaient en effet des restaurations au sens propre à des créations de nouveaux décors, dont le style répondait à l’engouement de l’époque pour l’historicisme.

3. La complicité familiale

Fontainebleau -  La modernité et la simplicité des mœurs de Louis-Philippe se manifestent également dans sa vie de famille. Jamais la cour de France n’avait connu pareille complicité et affection : le roi partage ainsi le lit de sa femme, les époux s’envoient des billets doux et donnent de chaleureux surnoms à leurs enfants, tandis que princes et princesses se tutoient. Afin d’entretenir ces liens et d’avoir toujours à proximité un souvenir de l’être aimé, la tribu raffole également des bijoux à portrait alors très en vogue, comme les broches et surtout les bracelets. On sait par exemple que la matriarche Marie-Amélie a commandé pas moins de quarante bracelets de ce type à Mellerio dits Meller. Le coffret commémoratif du mariage du duc d’Orléans, offert aux époux, s’inscrit dans cette tendance bien que sa nature somptuaire en fasse également un objet de célébration dynastique. Sorte d’album photo de mariage, il immortalise les temps forts de la noce à travers des matériaux extrêmement précieux.

4. Un prince au destin romanesque

Versailles -  Figure méconnue de l’histoire de France, Louis-Philippe a pourtant tout du personnage romanesque ; une facette qui fascina les artistes de son temps. Appartenant à la branche royale des Orléans, descendante de Monsieur, le frère cadet de Louis XIV, il grandit dans une famille libérale. Son père est favorable à la Révolution et votera même, sous le nom de Philippe Égalité, la mort du roi. Bien qu’il ait participé aux guerres de la Révolution, Louis-Philippe est contraint à l’exil en 1793. Il voyagea ensuite à travers le globe, notamment aux États-Unis et en Laponie. Un exploit arctique éminemment pittoresque que fixera plus tard sur la toile le peintre Biard. Les artistes n’auront d’ailleurs de cesse d’immortaliser sa geste. Sa conquête du pouvoir donnera, par exemple, lieu à plusieurs œuvres marquantes renforçant son image atypique de Roi des barricades. Le roi-citoyen présente en effet le paradoxe d’être un prince du sang monté sur le trône à la faveur de la révolution des Trois Glorieuses.

5. L’invention du château-musée

Versailles -  Dès son accession au pouvoir, le roi-citoyen jette son dévolu sur un lieu sensible : le château de Versailles. Il souhaite transformer l’emblème de l’Ancien Régime en monument national ouvert à tous, et opte pour une formule inédite : le château-musée. Les Grands Appartements, sis au centre de l’édifice, sont restaurés et remeublés afin d’évoquer la vie sous le Roi-Soleil, et cohabitent avec des Galeries historiques créées dans les ailes du Nord et du Midi. Ce musée hybride hors du commun est dédié « À toutes les gloires de la France ». Il possède une double ambition, à la fois mémorielle et politique. Il a vocation non seulement à réconcilier le pays avec son histoire mouvementée, mais aussi, en filigrane, à légitimer le pouvoir du roi en rappelant son appartenance à une prestigieuse lignée. L’installation d’une Jeanne d’Arc exécutée par la propre fille du roi, la princesse Marie d’Orléans qui fut la première sculptrice romantique, renforce encore ce dialogue entre histoire, mémoire et culture.

6. Le siècle de l’histoire

Versailles -  Chantier hors norme par son ampleur et son ambition politique et mémorielle, l’aménagement des Galeries historiques est, en revanche, totalement emblématique de l’obsession de l’époque romantique pour l’histoire et sa réinvention. L’historicisme et l’éclectisme, indissociables du « siècle de l’histoire », sont en effet les fils conducteurs du programme iconographique des Galeries. L’engouement pour le Moyen Âge, que l’on redécouvre alors avec passion, mais aussi la fascination pour l’Orient sont particulièrement sensibles dans les salles des Croisades. Cet espace abrite en effet une foultitude de tableaux commandés aux peintres d’histoire les plus en vue sous la monarchie de Juillet, à l’instar d’Eugène Delacroix et d’Horace Vernet. Ces œuvres sont encastrées dans un exceptionnel décor néogothique élaboré pour servir d’écrin à deux pièces historiques extrêmement symboliques : la porte originale en bois de cèdre et le mortier en bronze de l’hospice des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem à Rhodes.

« Louis-Philippe et Versailles »,
jusqu’au 3 février 2019. Château de Versailles, Versailles (78). Tous les jours, sauf le lundi, de 9 h à 17 h 30. Tarifs : 18 et 13 €. Commissaire : Valérie Bajou. www.chateauversailles.fr
« Louis-Philippe à Fontainebleau. Le roi et l’histoire »,
jusqu’au 4 février 2019. Château de Fontainebleau, Fontainebleau (77). Tous les jours, sauf les mardis, de 9 h 30 à 17 h. Tarifs : 12 et 10 €. Commissaires : Vincent Cochet et Oriane Beaufils. www.chateau defontainebleau.fr

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°719 du 1 janvier 2019, avec le titre suivant : Le goût Louis-Philippe

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