Dimanche 23 février 2020

Gravure

Le Diable dans tous ses états

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 10 novembre 2015 - 835 mots

Du Japon à la France, le Petit Palais explore de manière exemplaire les chemins de l’estampe fantastique au XIXe siècle, consacrant au passage une monographie à Utagawa Kuniyoshi.

PARIS - Le XIXe siècle n’est pas tout à fait sûr de l’existence de Dieu, mais celle du Diable ne lui laisse guère de doute. La très belle et intelligente exposition montée par le Petit Palais avec la Bibliothèque nationale de France  illustre à merveille combien le grand souffle du romantisme n’a cessé de faire frissonner la France, de la découverte sulfureuse des possédés d’E.T.A. Hoffmann aux nuées symbolistes de Marcel Schwob.

Le parcours en réalité se partage en deux sections distinctes. Le musée s’est fait prêter un échantillon issu d’une collection japonaise unique d’Utagawa Kuniyoshi (1797-1861). Celui-ci a révolutionné l’ukyio-e, tradition de l’estampe populaire, gravée sur bois, développée depuis le XVIIe siècle. Fils d’un teinturier sur soie, il est un maître aussi bien d’un dessin mouvementé que de la couleur, éclatante dans ces exemplaires en parfait état. Son père le plaça à l’âge de 14 ans à Edo dans l’atelier de Toyokuni, un des chefs de file de l’école moderniste d’Utagawa. À 17 ans, le jeune homme, qui s’appelait « Magosaburo », put illustrer son premier livre et choisir son nom d’artiste. La reconnaissance fut loin d’être immédiate ; il lui fallut attendre la trentaine avant de recevoir une première commande importante, soit les 108 héros d’une épopée chinoise alors en vogue. Son succès fut considérable. Kuniyoshi n’était pas un marginal, comme on l’a parfois dit ; il était très représentatif de l’époque et de cette école dont Hiroshige, son contemporain, est le membre le plus connu en Occident. Mais son succès est dû à des audaces qui en bousculaient les codes. Il accentua le dynamisme des batailles en ajoutant sur le corps des guerriers des tatouages, qui sont encore aujourd’hui des modèles. La complicité tissée entre l’enfance et des animaux fantastiques rendait le merveilleux des contes. Il accolait des triptyques donnant une profondeur et une ampleur inédites à ses chorégraphies. Il reprit ce schéma à la verticale, format alors réservé aux affiches de théâtre. Ces vues panoramiques lui permirent aussi d’allonger les corps féminins, que manifestement il aimait. « Nul autre artiste n’aura abordé autant de genres différents », souligne dans le catalogue Yuriko Iwakiri, des paysages aux élégants portraits de commande – qui sont loin d’atteindre la vitalité de ses illustrations.

L’inventivité de ces dessinateurs était encore redoublée par la censure. Certains payèrent leurs écarts de leur liberté, voire de leur vie. Quand le gouvernement interdit d’inscrire le nom des femmes, un auteur en fit un rébus. Au moment où les lois somptuaires restreignaient l’usage des pigments, un autre se mit aux clairs-obscurs en grisaille. Dans les années 1840, le shogunat interdit la représentation de courtisanes ou d’acteurs de kabuki. Kuniyoshi les fit figurer pourvues de têtes d’animaux, donnant un écho satirique à ses saynètes. L’ironie de l’histoire veut que, au cours du même siècle, les caricaturistes en Europe usèrent du procédé pour se moquer des bourgeois.

Pendant ce temps-là, en France
Néanmoins, un artiste comme Kuniyoshi ne pouvait être connu des Européens, le Japon étant demeuré fermé jusque dans les dernières années de l’artiste. Il n’y a donc pas de transition avec le second parcours, consacré à l’estampe en France, qui s’ouvre sans surprise sur Goya. Celui-ci n’est certes pas un romantique, mais un homme des Lumières ; néanmoins ses motifs impressionnèrent durablement l’époque. Aux rouges et bleus de la mer du Japon succède donc la manière noire, favorisée par l’apparition de la lithographie. Mise en scène et expliquée de manière exemplaire, l’exposition fait monter par vagues un romantisme frénétique, d’où surgit une araignée géante suçant le sang d’un éphèbe athlétique. De la perdition des jeunes filles magnétisées, à des fins aisément imaginables, le siècle passe à la femme séductrice et létale. L’angoisse de la maladie hante l’urbanisation, de la syphilis au choléra scénographié en nébuleuse morbide par François Chifflart. Habitué de l’asile de Charenton, l’officier de marine Charles Meryon fait survoler ses topographies de Paris d’oiseaux, de poissons et de pirogues, en réminiscence de ses voyages océaniens. Outre les grands noms, Delacroix, Doré ou Redon, le Petit Palais a le mérite de faire ressortir des artistes méconnus, tels Chifflat, qui fut prix de Rome en peinture d’histoire avant de se rebeller, un Marcel Roux à l’œuvre halluciné ou un Pierre Roche en sculpteur plâtrant sa feuille. Certains sont hilarants comme Eugène Viala, convoquant une fanfare et un photographe pour immortaliser les folles tentations de saint Antoine, ou Édouard de Beaumont illustrant Le Diable amoureux (1772) de Jacques Cazotte. Tout au long de ce siècle éminemment littéraire, « le Diable fait toujours retour », comme le relève Gaëlle Rio, du Petit Palais. Qu’Il ne s’inquiète pas, bientôt, l’homme saura pleinement prendre sa place.

FANTASTIQUE !

Commissariat : Gaëlle Rio (Petit Palais), Yuriko Iwakiri (Japon) et Valérie Sueur-Hermel (BNF, conservatrice en chef au département des Estampes)
Nombre d’œuvres : 250 et 170
Scénographie : Didier Blin

Fantastique ! Kuniyoshi, le démon de l’estampe ; Fantastique ! L’estampe visionnaire, de Goya à Redon

Jusqu’au 17 janvier 2016, Petit Palais, av. Winston-Churchill, 75008 Paris, tlj sauf lundi 10h-18h, le vendredi jusqu’à 21h, www.petitpalais.paris.fr, entrée 10€ (billet couplé). Catalogues, 39,90 € (304 p., 250 ill.) et 39 € (192 p., 100 ill.).

Légende photo
Utagawa Kuniyoshi, Divers oiseaux tenant de petits commerces, vers 1842, nishiki-e, éventail uchiwa, 22 x 29 cm, collection particulière. Courstesy Gallery Beniya.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°445 du 13 novembre 2015, avec le titre suivant : Le Diable dans tous ses états

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