Art ancien

XVIE-XIXE SIÈCLE

La Normandie se confronte à son passé esclavagiste

Par Sindbad Hammache · Le Journal des Arts

Le 13 juin 2023 - 966 mots

Une exposition déployée à Rouen, Le Havre et Honfleur éclaire sur le rôle de ce territoire dans le commerce triangulaire. La scénographie échoue en partie à valoriser cet important travail de recherche.

Vue de l'exposition « D'une terre à l'autre » au Musée Eugène-Boudin de Honfleur. © Musées de Honfleur
Vue de l'exposition « D'une terre à l'autre » au Musée Eugène-Boudin de Honfleur.
© Musées de Honfleur

Rouen, Le Havre (Seine-Maritime), Honfleur (Calvados). La traite esclavagiste a laissé des traces durables dans le paysage urbain des villes françaises : à Nantes, Bordeaux ou La Rochelle, ce passé douloureux transparaît dans chaque relief sculpté sur les façades des hôtels particuliers. Mais en Normandie, le témoignage de cette intense activité économique n’est plus lisible : « Il y a eu une disparition des traces de ce négoce dans le maillage urbain », observe Guillaume Gaillard, directeur de la valorisation des patrimoines à la Ville du Havre. Cette absence, comme le manque de travail académique sur la traite normande (l’université de sciences humaines du Havre a pourtant 40 ans), ont fait oublier l’importance capitale de l’embouchure de la Seine dans ce commerce : Le Havre et Honfleur forment le second pôle français du commerce triangulaire juste après Nantes, avant Bordeaux et La Rochelle.

Arrivé fin 2019 à la tête des patrimoines havrais, Guillaume Gaillard s’emploie dès sa prise de poste à exhumer ce passé méconnu, en épluchant les collections municipales à l’aune du commerce triangulaire. Les musées métropolitains de Rouen ainsi que ceux de Honfleur se joignent bientôt à cet état des lieux des collections normandes liées à la traite esclavagiste. « Dans un premier temps, il n’y a pas de projet d’exposition, mais des séminaires en ligne durant le confinement, qui montrent la vraie richesse des collections publiques normandes », explique le conservateur havrais. Sous l’impulsion du maire du Havre, à l’époque Jean-Baptiste Gastinne, un projet d’exposition est amorcé, auquel sont associées les Villes de Rouen et Honfleur.

Des échantillons de « pacotille »

Trois ans plus tard, le résultat est à découvrir dans trois musées normands : l’hôtel Dubocage de Bléville au Havre, la Corderie Vallois à Rouen et Eugène-Boudin à Honfleur. Les trois expositions peuvent se visiter indépendamment mais elles sont complémentaires, traitant chacune un angle précis du commerce triangulaire normand. Honfleur abrite le plus petit de ces parcours, mais aussi le plus précis dans son propos, centré sur l’aspect maritime de cette activité. Autour de la grande maquette d’un navire négrier, les vitrines détaillent le fonctionnement de l’activité maritime, de l’armement d’un navire à son désarmement une fois le voyage achevé. Des pièces exceptionnelles sont présentées, à l’exemple des échantillons de « pacotille », ces verreries échangés contre des esclaves en Afrique, que les spécialistes de la question viennent étudier à Honfleur.

« D’une terre à l’autre » puise dans les archives locales pour donner des noms et des lieux de prédilection (comme la Sierra Leone) aux armateurs de Honfleur. Elle restitue également l’importance de la ville dans la traite esclavagiste : c’est le port normand qui expérimente en premier un nouveau modèle d’échange, où la pacotille n’est plus nécessaire quand les esclaves sont achetés directement à un intermédiaire européen en Afrique.

À Rouen, c’est le développement économique permis par l’esclavagisme qui est mis en lumière : une société avide de biens exotiques est en bout de chaîne du commerce triangulaire. Tabac, café, cacao, indigo : ces denrées arrivent sur les tables d’une aristocratie urbaine, mais trouvent vite place aussi dans le quotidien des plus modestes. Une blouse paysanne d’un bleu indigo éclatant montre ainsi comment les produits issus de ce commerce s’immiscent jusque dans l’arrière-pays normand. Une émigrette sculptée (sorte de yo-yo) condense ces enjeux, en présentant une scène de traite sur sa face et une fête villageoise au revers. Cet objet éloquent, qui résume en lui-même le parcours, ne bénéficie pourtant pas d’une mise en valeur à la hauteur de son importance. De bonnes intentions scénographiques autour de l’idée de la table pèchent également dans leur concrétisation : très intéressante dans son contenu, « L’envers d’une prospérité » déçoit par une scénographie bâclée dans ses finitions, logée sous le toit de l’usine-musée de la Corderie.

Au Havre aussi les lieux desservent le propos : la succession des petites salles de l’hôtel Dubocage de Bléville peut rapidement faire perdre le fil au visiteur. En revanche, le sujet est abordé à travers le prisme pertinent de ses acteurs. Africains réduits en esclavage, négociants européens ou militants pour les droits humains sont les personnages de « Fortunes et servitudes ». Ce parti pris n’est toutefois pas suffisamment marqué dans le parcours. Les vitrines peinent à incarner le thème à travers des noms, des visages ou des trajectoires individuelles. C’est particulièrement vrai pour les Africains mis en esclavage, sur lesquels peu de documentation existe, et qui se trouvent ici maladroitement illustrés par deux bustes de la fin du XIXe siècle et des objets africains collectés au début du XXe siècle : soit des pièces plus représentatives de la période coloniale que de l’essor de la traite négrière. Le Havre délivre un discours instructif sur le fonctionnement du commerce triangulaire, tout en manquant le pari de la galerie de personnages.

Un travail de longue haleine

Ce résultat est peu étonnant, tant la démarche micro-historique est exigeante. Au Havre comme à Honfleur et Rouen, la commande émanant des élus a précipité un travail sur les collections, ne permettant pas d’explorer ces axes de recherche dans leurs tenants et aboutissants. Les espaces d’exposition temporaire (l’hôtel particulier au Havre, le grenier d’usine à Rouen) apparaissent trop marqués et difficilement exploitables pour les parcours essentiels qu’ils accueillent. Cette triple exposition s’ouvre seulement trois ans après le début des recherches sur les collections normandes, quand l’exposition « L’abîme » au Musée d’histoire de Nantes concluait, en 2021-2022, trente ans de recherches sur les collections liées à l’esclavage. « Esclavage, mémoires normandes » est donc à comprendre comme l’amorce d’un travail de longue haleine, qui intégrera bientôt les parcours permanents des musées normands, ainsi au futur pôle muséal Beauvoisine ou au Musée de la marine de Honfleur.

« Esclavage, mémoires normandes » :
Fortunes et servitudes,
jusqu’au 10 novembre, hôtel Dubocage de Bléville-Musée, 1, rue Jérôme-Bellarmato, 76600 Le Havre ;
D’une terre à l’autre,
jusqu’au 10 novembre, Musée Eugène-Boudin, rue de L’Homme-de-Bois, 14600 Honfleur ;
L’envers d’une prospérité,
jusqu’au 17 septembre, Musée industriel de la Corderie Vallois, 185, route de Dieppe, 76960 Notre-Dame-de-Bondeville (Rouen). esclavage-memoires-normandes.fr

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°613 du 9 juin 2023, avec le titre suivant : La Normandie se confronte à son passé esclavagiste

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