Mardi 11 décembre 2018

La bande dessinée est-elle un art ?

Par Pierre Pons · L'ŒIL

Le 18 janvier 2013 - 2156 mots

L’expression « neuvième art » est apparue en 1964 dans Spirou, pour rire. L’heure n’est cependant plus à la plaisanterie. La BD vient de faire son entrée dans la collection « L’art et les grandes civilisations » des éditions Citadelles & Mazenod.

Pierre Pons : La bande dessinée acquiert depuis quelques années une forme de reconnaissance qu’elle n’avait pas jusqu’alors : ouverture d’un Musée de la bande dessinée, établissement public, à Angoulême en 2009, expositions à Beaubourg, au Louvre et ailleurs, records en ventes publiques… Aujourd’hui, la BD entre dans une prestigieuse collection des éditions Citadelles & Mazenod. La bande dessinée est -elle vraiment un art ?
Thierry Groensteen : Les éléments que vous citez sont des symptômes de la légitimation de la bande dessinée entamée dans les années 1960 sur le modèle de la cinéphilie militante. Cette légitimation s’est accélérée ces dernières années avec l’intérêt d’un certain nombre d’institutions pour la bande dessinée. Je ne pense pas que l’on puisse en tirer une quelconque conclusion sur la validité artistique de la BD. Mais, si vous me demandez mon avis personnel, il me semble qu’il est peu contestable que la bande dessinée soit un art dans la mesure où elle se trouve très précisément au confluent du livre, de la littérature et des arts visuels. Ce qui la rend d’ailleurs assez difficile à situer dans le paysage culturel actuel.

Il faut bien remarquer qu’au XXe siècle, la bande dessinée a été l’un des derniers refuges de l’art du dessin. Dans la mesure où l’art moderne et contemporain se détournait de la figuration, où la photographie détrônait le dessin dans la presse, il restait peu de domaines à ceux qui voulaient se consacrer au dessin en dehors de la BD, de l’illustration jeunesse ou de l’animation.

P.P. : Faites-vous un lien entre le moment où l’enseignement des beaux-arts délaisse le dessin et la volonté d’en faire un art ?
T.G. : Je n’établis aucun lien entre les deux. Je pense que la plupart des dessinateurs de bande dessinée ne se sont jamais posé la question de savoir si l’art qu’ils pratiquaient était un art noble ou non. Ils se considéraient d’ailleurs vraisemblablement plus comme des amuseurs, des entertainers, que comme des artistes, dans la mesure où la BD était essentiellement, en Europe, destinée aux enfants et où, aux États-Unis, elle était considérée comme un média de masse. Les choses ont commencé à changer à partir du moment où la bande dessinée a amorcé son processus de légitimation.

Si l’on doit retenir une date symbolique en France, c’est celle de la première grande exposition de bande dessinée à Paris, au Musée des arts décoratifs en 1967. Cette exposition a eu un retentissement considérable. L’image des créateurs auprès des médias et de l’intelligentsia a progressivement changé, ce qui les amenés à se voir autrement.

P.P. : Dans votre introduction au livre de Citadelles & Mazenod, vous faites part de la difficulté à définir la bande dessinée, tant celle-ci rassemble une pluralité d’expressions, de pratiques, de genres, etc. Cela participe-t-il de la difficulté que nous avons à l’accepter comme un art à part entière ?
T.G. : La difficulté vient de ce que le public a, encore aujourd’hui, une vision très réductrice de la bande dessinée, par rapport à la réalité de l’offre extrêmement diversifiée qu’elle propose désormais. En France, il se publie à peu près cinq mille albums différents par an, ce qui est considérable. Si l’on regarde dans le détail cette production, on s’aperçoit qu’on y trouve absolument tous les genres, toutes les esthétiques, et que la bande dessinée s’adresse à tous les publics, des réalisations les plus populaires à celles plus sophistiquées, totalement avant-gardistes.

Très peu de gens embrassent le phénomène de la bande dessinée dans sa diversité. C’est lié au fait que celle-ci est encore trop considérée comme attachée à l’enfance. Or, l’essentiel de la production actuelle s’adresse aux adultes. Il y a quelques mois, une étude sur la lecture de la bande dessinée en France, commanditée par le ministère de la Culture, a montré que, dès l’âge de 15 ans, il y a déjà plus d’anciens lecteurs de BD que de lecteurs effectifs.

P.P. : Enki Bilal est exposé au Louvre, ses planches se vendent sur le marché de l’art plusieurs dizaines de milliers d’euros quand elles n’en valaient que quelques centaines auparavant… Quels sont les enjeux pour le secteur de cette légitimation engagée depuis les années 1960 ?
T.G. : Les enjeux sont diversement appréciés par la profession elle-même. Quelques auteurs, comme Bilal, en tirent profit. D’autres pensent, au contraire, que la bande dessinée n’a jamais été aussi pertinente que lorsqu’elle jouissait d’une grande liberté et que, en jouant le jeu des institutions, elle risque finalement de perdre ce qui a fait sa force.

Mais il y a au moins une chose que la légitimation a apportée à la BD : c’est de lui permettre de prendre conscience qu’elle avait un patrimoine extraordinairement riche et qu’il fallait le préserver. Dans les années 1950-1960, non seulement il n’existait aucun lieu pour conserver les planches originales des dessinateurs, mais celles-ci atterrissaient le plus souvent dans les poubelles ! Aujourd’hui, des institutions, notamment la Cité de la bande dessinée d’Angoulême, se chargent de réunir, d’étudier et de mettre en valeur ces planches originales. La réédition de classiques devient à la mode, le Festival d’Angoulême remet même un prix du patrimoine… Il était très important que la bande dessinée puisse entrer en possession de sa mémoire.

Contrairement à la production romanesque, les ouvrages de BD ne bénéficient le plus souvent que d’une seule vie. Énormément de classiques qui sont considérés par les spécialistes comme des œuvres majeures ne sont plus accessibles, ou alors ne sont pas traduits. Et il est difficile de plaider pour la reconnaissance de la bande dessinée comme un art à part entière quand ses chefs-d’œuvre ne sont plus disponibles.

P.P. : En 2006, une planche de L’Affaire Tournesol d’Hergé est entrée dans les collections du Musée national d’art moderne. Mais les acquisitions sont assez marginales. Quelles sont, à côté de la Cité de la bande dessinée, les institutions qui s’intéressent aujourd’hui à la BD ?
T.G. : Peu d’institutions ont une politique significative dans ce domaine. Le Musée de Grenoble a commencé il y a quelques années une collection, mais celle-ci s’est arrêtée au départ du conservateur qui en avait eu l’initiative. La BnF, en revanche, s’engage petit à petit dans la valorisation de cette lecture-là. Elle qui reçoit toute la production de bande dessinée par l’intermédiaire du dépôt légal a déjà proposé, en 2000, une grande exposition dont j’étais le commissaire, « Les maîtres de la bande dessinée européenne ». En 2012, elle a programmé une grande exposition Wolinski et annonce, pour 2013, une exposition sur Astérix.

P.P. : Le processus de légitimation est apparu à peu près en même temps que celui qui a été engagé pour la photographie et, pourtant, ces deux pratiques ne sont pas arrivées au même point aujourd’hui. Pourquoi ?
T.G. : La bande dessinée est exactement contemporaine de la photographie. Il y a consensus aujourd’hui pour considérer que le Genevois Rodolphe Töpffer (1799-1846) est l’inventeur de la BD. Celui-ci a lui-même écrit un article qui s’intitulait « De la plaque Daguerre ». Mais, en effet, leur histoire est très différente. Contrairement à la photographie, ce n’est pas grâce au marché de l’art que la bande dessinée a bénéficié d’un nouvel intérêt, mais grâce au goût qui s’est développé pour ce que l’on appelait les formes « paralittéraires » : le polar, la science-fiction… Les premières librairies spécialisées qui ont ouvert dans les années 1960 proposaient d’ailleurs de la bande dessinée à côté de ces « mauvais genres » de la littérature.

P.P. : La frontière avec les arts plastiques peut être assez poreuse. Certains artistes, comme Lyonel Feininger ou Gustave Doré, ont eu aussi une activité de bédéistes, tout au moins d’illustrateurs. D’autres en utilisent les codes, comme Picasso reprenant le système narratif par cases lorsqu’il réalise sa gravure Songes et mensonges de Franco (1937), ou en font le sujet de leur travail, comme Roy Lichtenstein. Comment les artistes contemporains regardent-ils la bande dessinée ?
T.G. : La génération des artistes de moins de 50 ans assume complètement de regarder la bande dessinée, comme Gilles Barbier ou Franck Scurti qui la citent et la recyclent. Ce que le pop art a fait avec Lichtenstein dans les années 1950 s’est aujourd’hui banalisé. Et puis il y a des échanges qui se font entre ces deux mondes qui étaient auparavant complètement étanches. D’abord parce que des auteurs de bande dessinée investissent aujourd’hui l’espace de la galerie avec des œuvres destinées à « tenir le mur ». Les Nord-Américains ont d’ailleurs forgé pour eux le terme de Gallery Comics. Si nous n’avons pas encore de terme propre en France, on peut citer des artistes comme Patrice Killoffer ou Benoît Jacques qui travaillent à la fois pour l’édition et la galerie.

P.P. : Peut-on encore parler, dans leur cas, de bande dessinée ?
T.G. : Nous ne sommes plus forcément dans de la bande dessinée, en effet, mais nous sommes dans une production qui garde la mémoire génétique de son origine. Ils réutilisent, de façon certes plus libre, un répertoire de formes et de codes issus de la bande dessinée.

Cela ne veut pas dire que la bande dessinée a vocation à se dissoudre dans l’art contemporain ! Elle a ses spécificités fortes. Aujourd’hui, certains auteurs – je pense par exemple à l’Américain Chris Ware – sont constamment sollicités par les musées et disent pourtant à longueur d’interview que pour eux la bande dessinée est avant tout un art narratif, lié à l’imprimé. La bande dessinée possède des caractéristiques qui font qu’elle ne peut pas totalement s’intégrer dans l’art contemporain, tout d’abord parce qu’elle aligne des images de petite taille qui n’ont pas la monumentalité que l’on attend d’une œuvre contemporaine.

P.P. : Une exposition comme celle de Robert Crumb au Musée d’art moderne de la Ville de Paris en 2012 était-elle une réussite ?
T.G. : J’ai trouvé cette exposition formidable parce qu’il y avait beaucoup de choses à voir et que Crumb est un artiste de tout premier plan. Mais Robert Crumb est un peu l’artiste qui cache la forêt. Il fait partie de ces rares dessinateurs qui, avec Enki Bilal, ont pleinement réussi leur intégration dans le monde de l’art, grâce aux galeries qui ont pris en charge leurs intérêts. Mais il n’est pas représentatif de l’ensemble des créateurs de bande dessinée.

P.P. : Avec ce courant de « la nouvelle bande dessinée », qui va volontiers sur le terrain de l’expérimentation, avec Jacques Teulet par exemple, ou sur celui de l’abstraction, avec Mark Gonyea, est-on encore dans le domaine de la bande dessinée ?
T.G. : L’anthologie Abstract Comics, parue en 2009, a pour la première fois accolé cette épithète d’abstraite à la bande dessinée. On peut trouver tout au long de l’histoire de l’art des artistes qui n’appartenaient pas au champ de la bande dessinée, mais qui peuvent être lus, rétrospectivement et à la lumière de cette nouvelle catégorie, comme des créateurs de la proto-bande dessinée abstraite. On retrouve par exemple le compartimentage de l’espace chez Alechinsky, Willem De Kooning, certaines encres d’Henri Michaux ou de Kandinsky qui, dans les années 1930, réalise une œuvre qui ressemble étonnamment à cet « Abstract Comics ».

Mais il n’y a rien de neuf. Il y a eu un cinéma expérimental fondé sur l’abstraction ou le rythme dans les années 1920-1930. La bande dessinée fait, elle, la même chose aujourd’hui avec quatre-vingts ans de retard ! Et finalement, la lecture d’une bande dessinée abstraite dépend du contexte dans lequel on la rencontre. Si vous la voyez dans un livre, il s’agit de bande dessinée. Si elle est accrochée au mur d’une galerie, elle devient de l’art contemporain.

P.P. : Il reste un endroit où la BD n’a pas encore été reconnue, c’est à l’Université, où elle n’est pas enseignée. Devrait-elle l’être au même titre que l’histoire de l’art ?
T.G. : C’est vrai et pourtant, L’Art de la bande dessinée chez Citadelles & Mazenod est dirigé par une équipe d’historiens ! Il est d’autant plus étonnant qu’elle ne soit pas enseignée à l’Université qu’elle l’est dans d’autres pays. En Belgique, en Allemagne, en Italie, aux États-Unis, il existe un enseignement universitaire de la BD alors qu’en France il est à peu près ou totalement absent. La France est l’un des pays qui produit énormément de bande dessinée et qui s’en enorgueillit à juste titre : dès lors, pourquoi le cinéma est-il enseigné partout et pas la bande dessinée ? Cette question reste pour moi une énigme.

Thierry Groensteen est un historien et théoricien de la BD. Il a dirigé les Cahiers de la bande dessinée et travaillé au Centre national de la bande dessinée et de l’image (CNBDI) d’Angoulême.

« L’Art de la bande dessinée », le livre

Après L’Art de la photographie en 2007, c’est donc à la BD de faire son entrée dans la collection « L’art et les grandes civilisations » aux éditions Citadelles & Mazenod. Ces dernières l’assurent, il s’agit d’un des livres, 42e du nom, les plus coûteux à réaliser de l’histoire de la collection, née en 1965 avec La Préhistoire de l’art occidental, comme une preuve supplémentaire apportée au sérieux de l’entreprise. Cette somme, superbement campée par le portrait de Corto Maltese, est remarquable. Remarquable dans sa qualité d’impression (plus de 550 reproductions se succèdent à un rythme soutenu) et dans son propos : écrits par sept historiens et spécialistes du genre, les textes s’imposent par leur précision et leur savoureuse érudition. Entouré de Tintin, Blueberry, Crazy Cat…, Mickey peut désormais dormir sur ses deux oreilles, les éditions Citadelles veillent au grain.

- L’Art de la bande dessinée, sous la dir. de P. Ory, L. Martin, J.-P. Mercier et S. Venayre – avec la collaboration de T. Groensteen, X. Lapray et B. Peeters, Citadelles & Mazenod, 592 p., 205 €

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°654 du 1 février 2013, avec le titre suivant : La bande dessinée est-elle un art ?

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