Hommage

Hains et Lavier dans une complicité joueuse

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 22 juin 2016

À la Monnaie de Paris, le facétieux Bertrand Lavier revisite les œuvres de son défunt ami Raymond Hains
dans une exposition subtile et gourmande où se mêlent avec humour leurs deux univers.

PARIS - Des skis et des « ...ski ». Dans une petite salle de la Monnaie de Paris, le visiteur trouve un assemblage aussi surprenant qu’hétéroclite, pas seulement fait de merveilles, mais finalement peu importe. Malicieusement intitulée « La foire aux skis », l’installation rassemble une magnifique Palissade de skis (1997) de Raymond Hains, alignés comme à la parade, mais qui s’anime grâce à des variations de couleur ou de hauteur, et des œuvres d’autres artistes dont le seul point commun est d’être dotées d’un patronyme s’achevant phonétiquement en « ski » ! Soit Gasiorowski, avec un chef-d’œuvre de sa période « réaliste », qui pourtant constitue une magnifique mise en abyme tant visuelle que mentale (Des limites de ma pensée, 1969), mais aussi Kandinsky, Uklanski, Closky, Ostrowski, Boltanski, Kowalski et même une ritournelle de Stravinsky diffusée en fond sonore.

Ce joyeux brouhaha résume à merveille l’état d’esprit des deux principaux protagonistes de l’exposition « Merci Raymond, par Bertrand Lavier » qui, au-delà d’une ancienne et profonde amitié, ont jusqu’à la disparition du premier en 2005 partagé un goût immodéré pour un conceptualisme débridé. Deux bébés Duchamp en somme, passés maîtres en finesse sémantique, jeux de langage et associations d’idées et d’images, en maniant à la perfection télescopage et décalage. Ainsi de cette nouvelle œuvre de Lavier, qui avait déjà travaillé avec des pièces de voitures Picasso et nous apprend ici qu’Il y a six troènes entre Matiz et Picasso (2016) en disposant autant d’arbustes entre les deux véhicules susnommés.

Conversation entre amis
Cette exposition qui instrumentalise à merveille la verve de ses deux acteurs en devenant une conversation à bâton rompu est réjouissante. Le ton est donné dès l’entrée, dans deux petits cabinets latéraux aux ouvertures obstruées par des panneaux en verre cannelé ; de ceux longtemps utilisés par Raymond Hains afin de perturber les écritures et donc d’en complexifier tant la forme que la lecture et, in fine, le sens. Derrière ces parois se distinguent deux œuvres emblématiques de Bertrand Lavier : d’un côté, une célèbre sculpture jaune de ses Walt Disney Production (1995) et, de l’autre, le non moins fameux canapé en forme de bouche posé sur un congélateur (La Bocca/Bosch, 2005).

Le reste du parcours est à l’avenant, telle cette salle où un néon de Betrand Lavier inspiré d’un tableau de Frank Stella (IFFAFA 3, 2010) voisine avec une photo de Hains figurant une bière Stella, devant un texte traitant de l’artiste et qui a tendance à se déformer (Sans titre [Stella déformé], 1989) ; une œuvre qui semble annonciatrice de ses fameux « Macintoshages » mêlant sur une même image plusieurs fenêtres d’ordinateurs et autant de références engageant jeux de mots et analogies. Partout les artistes se lancent dans un décodage du réel, moins en traquant ses dérèglements qu’en balayant toutes ses lectures possibles.

Un autre sujet de conversation entre les deux hommes tient dans une réflexion constante sur la peinture. Lavier l’avoue, dans un entretien mené par Bernard Marcadé pour le catalogue accompagnant l’exposition : « Nous sommes tous les deux des peintres, mais pas du tout corrects. » Ce qui revient à dire que, pour beaucoup, ce sont les à-côtés de la peinture qui les ont occupés. À l’aîné qui, avec Jacques Villeglé, a inventé les affiches lacérées poursuivies par des palissades prélevées dans la rue, le cadet répond inlassablement en brouillant les acceptions du médium, comme avec ses photos de vitrines passées au blanc d’Espagne – de la peinture –, qui prennent ensuite la forme du tableau en étant imprimées au jet d’encre sur toile (Rue de Charonne 2, 2000).

Dans les escaliers l’Objet Dard (2013-2016) de Lavier – reprise du titre éponyme d’une œuvre de Duchamp suggestivement phallique – prend la forme d’une immense plaque de marbre égrenant chronologiquement tous les titres d’un autre Dard, Frédéric, l’auteur des San Antonio, faisant montre une fois encore d’une finesse sémantique armée d’un absolu sens du contre-pied. Finalement presque rien dans cette exposition n’est ce qu’il prétend être à première vue. Et de prendre congé en disant, certes un peu familièrement, « Merci Raymond… et merci Bertrand ! ».

BERTRAND LAVIER

Commissaire : Chiara Parisi
Nombre d’artistes : 10
Nombre d’œuvres : 49

MERCI RAYMOND, PAR BERTRAND LAVIER

jusqu’au 17 juillet, Monnaie de Paris, 11, quai de Conti, 75006 Paris, tél. 01 40 46 57 57, www.monnaiedeparis.fr, tlj 11h-19h, jeudi 11h-22h, entrée 12 €. Catalogue, coéd. Dilecta/Monnaie de Paris, 90 p., 35,50 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°460 du 24 juin 2016, avec le titre suivant : Hains et Lavier dans une complicité joueuse

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