Samedi 17 novembre 2018

Écho

Goya graveur, Daumier lithographe

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 26 mars 2008 - 1010 mots

Regards croisés sur les deux artistes actuellement à l’affiche dans les institutions parisiennes.

PARIS - Avec deux expositions consacrées à l’œuvre de maîtres majeurs de l’estampe, le printemps parisien s’annonce particulièrement riche en expériences graphiques. L’Espagnol Francisco Goya y Lucientes (1745-1828) est à l’honneur au Petit Palais, Musée des beaux-arts de la Ville de Paris, tandis qu’Honoré Daumier (1808-1879) est comme chez lui dans la galerie Mazarine, espace cossu du site Richelieu de la Bibliothèque nationale de France, dans le 2e arrondissement. « Génie de la gravure » pour le premier, « Michel-Ange de la caricature » pour le second, Goya et Daumier ont respectivement marqué l’art de l’eau-forte et celui de la lithographie grâce à des prouesses techniques et une approche très personnelle. Similaires dans leurs approches pédagogiques, les deux expositions permettent de cerner ce duo d’artistes, et leurs époques, avec encore plus de clarté.
Rappelons d’abord le caractère exceptionnel de la rétrospective du Petit Palais : réunis pour la première fois, les fonds Doucet (Institut national d’histoire de l’art) et Dutuit (Petit Palais), auxquels s’ajoutent quelques rares planches de la Bibliothèque nationale de France, offrent une occasion unique d’admirer des extraits des quatre célèbres séries (Les Caprices, Les Désastres de la guerre, La Tauromachie et Les Disparates), mais aussi d’observer les travaux influents de Rembrandt, Vélasquez et des Tiepolo, père et fils. Le parcours est ici chronologique et le visiteur s’imprègne de l’histoire et de l’esprit espagnols, entre légèreté (critique subtile de la société, scènes de tauromachie) et drame (l’invasion napoléonienne qui a mis le pays à feu et à sang de 1808 à 1814). Ce même visiteur, aura droit, à la Bibliothèque nationale, à un cours de rattrapage sur les va-et-vient du pouvoir politique en France au XIXe siècle, entre liberté républicaine et répression monarchique, dont la presse et la caricature de Daumier furent les premières victimes. Car, s’ils n’étaient ni contemporains, ni compatriotes, Goya et Daumier étaient tous deux des témoins actifs de leurs temps. Le premier mûrissait des albums d’images qu’il espérait de portée universelle, et le second s’adressait quotidiennement à son public. D’une dimension politique indéniable, leurs œuvres caressaient peu dans le sens du poil. Inquiété par les méthodes répressives de l’Inquisition, remises au goût du jour par le jeune Premier ministre Manuel Godoy, Goya avait volontairement retiré de la vente ses albums des Caprices, tout comme il avait préféré ne pas faire publier ses Désastres de la guerre. S’il n’avait pas échappé à six mois de prison pour « offenses à la personne du roi », Daumier le fin joueur s’était fait une spécialité de contourner la censure, plus ou moins active selon les régimes et les décrets.

Expositions pédagogiques
Outre ces arrière-plans historiques, les deux expositions réservent une large part à la pédagogie, mettant en scène les différentes étapes de production : planches en cuivre, techniques à l’eau-forte et à l’aquatinte chez Goya, avec la description des phases successives d’impression et diverses épreuves à observer à la loupe ; pierre et presse lithographiques chez Daumier, avec des séries d’épreuves d’état, avant et après la lettre, et avec le cachet de la censure. Ce gros plan didactique a l’avantage de souligner, en l’occurrence, l’alliance parfaite entre la technique et l’esprit de l’artiste. Chez Goya, la commissaire Maryline Assante di Panzillo souligne la douceur et la précision de la pointe sur la planche en cuivre et rappelle le recul qu’avait l’artiste par rapport à ce qu’il décrivait : « Malgré son besoin impérieux de témoigner, Goya est dans la maîtrise, et non dans l’expressionnisme. » Contrairement à la gravure, l’art de la lithographie permet une souplesse et une rapidité d’action qui sied à merveille à la vivacité d’un Daumier, lequel réagissait à chaud à l’actualité. L’extrême fraîcheur des planches lithographiées conservées à la Bibliothèque nationale de France permet d’apprécier pleinement la nervosité du trait et la spontanéité de l’exécution. Daumier provoque le rire, un rire franc déclenché par la justesse de l’observation des faiblesses du genre humain. Faisant preuve de la même intelligence, les deux artistes ne sombrent jamais dans la moralisation, mais savent être intraitables.
Qu’il s’agisse de la violence caractérisée par des affrontements entre soldats napoléoniens et civils espagnols, ou celle du conflit franco-prussien de 1870, l’ignominie de la guerre est omniprésente chez Goya et Daumier. Horrifiée par un champ de cadavres, la pleureuse d’Un Paysage de 1870 pourrait aisément arborer les traits d’Agustina de Aragón, représentée piétinant des corps inanimés pour armer un canon durant le siège de Saragosse (Quel courage ! 1810-1815). Au Petit Palais, la sobriété de la scénographie se met au service des Désastres de la guerre, en lui consacrant une grande salle à l’ambiance tamisée propice au recueillement. Pendaisons, viols et assassinats sont décrits avec une précision incisive qui ne laissera pas les héritiers du maître espagnol indifférents. Réunis dans la dernière partie du parcours de l’exposition, illustrant l’influence de Goya en Europe au XIXe siècle, Eugène Delacroix, Édouard Manet (L’Exécution de l’Empereur Maximilien, 1867) comme Léopold Desbrosses (Paris et ses avant-postes pendant le siège 1870-1871) reprennent à leur compte ces mises en scène de la folie humaine et de la cruauté ordinaire. Une thématique universelle, mais surtout inépuisable. Car, malgré ces témoignages identiques et séculaires, la guerre est un défaut dont le genre humain n’arrive manifestement pas à se débarrasser. Est-ce un hasard si le parcours de l’exposition s’achève sur l’image inquiétante d’un Démon guettant (1907) de Marcel Roux, dans laquelle un démon haut perché contemple la ville d’un air songeur ?

GOYA GRAVEUR, jusqu’au 8 juin, Petit Palais, Musée des beaux-arts de la Ville de Paris, avenue Winston Churchill, 75008 Paris, tél. 01 53 43 40 00, www.petitpalais.paris.fr, tlj 10h-18h sauf le lundi et les jours fériés, jeudi 10h-20h. Catalogue, éditions Paris Musées, 352 p., 270 ill., 49 euros, ISBN 9-782759-600373.
DAUMIER, jusqu’au 8 juin, Galerie Mazarine, Bibliothèque nationale de France, site Richelieu, 58, rue de Richelieu, 75002 Paris, tél. 01 53 79 59 59, www.bnf.fr, tlj 10h-19h sauf jours fériés, dimanche 12h-19h. Catalogue, éditions de la BNF, 192 p., 220 ill., 36 euros, ISBN 9-782717-724080.

GOYA GRAVEUR

- Commissariat : Maryline Assante di Panzillo, conservateur au Petit Palais et Simon André-Deconchat, chargé d’études et de recherche à l’INHA
- Conseillère scientifique : Juliet Wilson Bareau
- Nombre d’œuvres : plus de 280 œuvres, dont 210 estampes de Goya
- Nombre de salles : 11
- Scénographie : Véronique Dollfus DAUMIER
- Commissariat : Valérie Sueur-Hermel, conservateur au département des estampes et de la photographie à la Bibliothèque nationale de France
- Nombre d’œuvres : 220 sur les 4 000 conservées à la BNF
- Nombre de salles : 1
- Scénographie : Massimo Quendolo

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°278 du 28 mars 2008, avec le titre suivant : Goya graveur, Daumier lithographe

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