XVIIE SIÈCLE

Gaspar de Crayer sort de l’ombre

Par Francine Guillou · Le Journal des Arts

Le 20 septembre 2018 - 835 mots

Le Musée de Flandre à Cassel tente de réhabiliter Gaspar de Crayer, maître flamand que l’historiographie a négligé, auteur d’une œuvre entre emprunts et inventions.

Cassel (Nord). Il y a toujours une certaine excitation à redécouvrir un artiste que la fortune critique a rejeté dans l’ombre de l’histoire de l’art, et toujours une certaine appréhension face à la possibilité que l’œuvre en question ne soit pas à la hauteur des catalogues et des cimaises des musées.

La nouvelle exposition du Musée départemental de Flandre à Cassel réunit ainsi plus d’une cinquantaine de peintures, dessins et gravures de la main de Gaspar de Crayer (1584-1669) afin de réhabiliter l’artiste et de le replacer au sein de l’univers pictural flamand du XVIIe siècle, aux côtés de Rubens, Van Dyck et Jordaens. « Le XVIIe siècle est une forêt, avec toutes sortes d’arbres puissants : Rubens ne règne pas sur un désert ! Il y a en substance 50 à 60 maîtres qui font de cette période l’âge d’or de la peinture flamande », explique en préambule l’historien de l’art Alexis Merle du Bourg, co-commissaire de l’exposition avec Sandrine Vézilier-Dussart, conservatrice en chef du musée.

Le corpus qu’ils ont réuni balaie d’emblée la crainte d’une déception : Crayer a été injustement négligé par l’historiographie. Les recherches de l’historien et la pugnacité de la conservatrice ont permis de retracer le parcours de ce peintre, né à Anvers, actif durant une grande partie de sa vie à Bruxelles et mort à Gand. Maître d’un atelier rodé et efficace, il réalisa de grands tableaux religieux, des portraits prestigieux et des peintures d’histoire pour de grands collectionneurs.

Peu d’éléments biographiques nous sont cependant parvenus : sa formation est peu documentée, sa présence seulement avérée à Bruxelles en 1607. Gaspar de Crayer semble être un homme discret à la vie presque monotone, à la différence de Rubens et de Van Dyck qui sillonnent les cours princières européennes. Un Portrait de Gaspar de Crayer attribué à Jacques Jordaens (vers 1640, collection particulière), copie d’un très beau portrait de l’artiste par Van Dyck, malheureusement resté dans les collections du prince du Liechtenstein, montre un homme d’âge mûr, en costume simple et sombre, élégant, sobre et sûr de lui.

À Bruxelles, Crayer va profiter de la Contre-Réforme qui bat son plein pour exécuter un grand nombre de peintures religieuses intégrant de nouveaux canons iconographiques. Le Martyre de sainte Catherine (vers 1622, Musée de Grenoble, voir ill.), peint pour une chapelle de la collégiale de Courtrai, montre qu’à partir d’une matrice rubénienne Crayer conçoit une peinture bien plus psychologique. La sainte martyrisée est ici résignée, détachée, dans une acceptation de son sort qui répond au « surprenant manque de passion» du bourreau, selon les mots d’Alexis Merle du Bourg. Crayer n’est décidément pas qu’un suiveur de la manière de Rubens, et ce martyre est une des pièces maîtresses de l’œuvre du peintre.

Une peinture hybride

À Bruxelles, il se rapproche du gouvernement d’Albert d’Autriche et d’Isabelle d’Espagne, gouverneurs des Pays-Bas méridionaux, qui règnent sur une cour brillante. Les plus hauts lignages du pays se pressent à la cour de ces Habsbourg déracinés. Gaspar de Crayer va acquérir une clientèle parmi les échevins de la ville, l’aristocratie locale, et gravit les échelons jusqu’à être choisi pour portraiturer le « roi-Planète », Philippe IV, roi d’Espagne. C’est un portraitiste de talent sachant capter la subtilité d’expressions intimes comme dans le Portrait d’une femme en col de dentelle (fin des années 1620, Vienne, Gemäldegalerie), qui doit beaucoup à Van Dyck, mais aussi la solennité d’un grand monarque tel Philippe IV. Deux portraits princiers sont exposés pour la première fois ensemble. L’un, venu du Metropolitan Museum of Art de New York, a été exposé l’an passé au Musée du Luxembourg, l’autre est une vraie découverte, acquis par l’État espagnol en 1958 et peu sorti du palais de Viana où il est accroché à Madrid. Sans jamais rencontrer son modèle, le peintre élabore des portraits ambitieux en armure de parade, chefs-d’œuvre de détails, de faste et d’élégance, conçus à partir d’une miniature connue et parfois attribuée à Vélasquez.

Pour le commissaire de l’exposition, Crayer, s’il emprunte à Rubens, Van Dyck et aux maîtres du XVIe, parvient toutefois à créer ses propres motifs et élabore une peinture personnelle, « hybride et combinée ». Sa Sainte Marie Madeleine renonçant aux vanités du monde, présentée en deux versions dont la plus aboutie est celle du Musée des beaux-arts de Valenciennes, se coupe les cheveux : ce simple geste est un unicum dans la peinture flamande du XVIIe, pourtant friande de la figure de Marie Madeleine pénitente. Parée d’une iconographie originale, la sainte a toutefois les accents du Titien : les citations ne sont jamais loin chez Crayer.

Dans le catalogue, les commissaires s’interrogent : « Il est assez douteux que Gaspar de Crayer connaisse, au cours des années qui viennent, la réhabilitation critique et publique dont ont bénéficié certains de ses collègues par le passé. Peut-être est-il trop inscrit dans son époque pour être unanimement apprécié par la nôtre ? » Ce serait dommage.

Entre Rubens et Van Dyck, Gaspar de Crayer (Anvers, 1584-Gand, 1669),
jusqu’au 4 novembre, Musée de Flandre, 26 Grand’Place, 59670 Cassel.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°507 du 21 septembre 2018, avec le titre suivant : Gaspar de Crayer sort de l’ombre

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