Vie quotidienne

Faites vos jeux

Par Suzanne Lemardelé · Le Journal des Arts

Le 15 janvier 2013 - 710 mots

De l’Égypte ancienne à l’aube des Temps modernes, le Musée de Cluny retrace avec brio l’histoire d’une pratique universelle.

PARIS - Depuis quand l’homme joue-t-il ? La question reste ouverte, faute de certitudes concernant les loisirs de nos lointains ancêtres préhistoriques. C’est en tout cas dans l’Antiquité qu’apparaissent les jeux de parcours et de hasard, ces parents de nos petits chevaux et jeux de l’oie. Leur point commun : être régis par des règles, même si ces dernières sont parfois fixées longtemps après l’apparition du support. C’est à ces plateaux, leurs pions, leurs dés et leurs cartes que le Musée de Cluny consacre une exposition. Le projet est ancien. Ajourné, transformé, il a finalement pris forme grâce à un travail mené des deux côtés de l’Atlantique : à Paris sous la houlette d’Isabelle Bardiès-Fronty, conservatrice en chef à Cluny, et à New York sous celle de la chercheuse au Metropolitan Museum of Art Anne-Elizabeth Dunn-Vaturi.

Le parcours chrono-thématique permet d’aborder les différentes facettes des objets, à commencer par leur histoire, aux racines toujours orientales. C’est d’Inde que les échecs arrivent en Occident, aux alentours de l’an 1000 ; c’est d’Iran qu’est originaire le « jeu de douze signes », ce passe-temps apprécié des Romains, ancêtre du trictrac médiéval et de notre back-gammon moderne. Dans les vitrines, les jeux de mehen et de senet égyptiens réveillent chez le visiteur une curiosité enfantine : comment et dans quelles circonstances les hommes du IIIe millénaire avant notre ère maniaient-ils ces pions coniques et ces bâtons de lancer, dés de l’époque ?

Miroir du monde
Si leurs règles et leur histoire sont passionnantes, c’est avant tout la grande beauté des jeux exposés qui séduit. Parmi le grand nombre de petites merveilles présentées, citons le jeu royal d’Ur du British Museum (Londres), réalisé vers 2600-2400 av. J.-C en marqueterie de coquillages, de cornaline et de lapis-lazuli, ou encore les quelques fascinantes pièces d’échecs du jeu dit « de Lewis ». Ces petites sculptures en ivoire de morse, exécutées au XIIe siècle en Scandinavie, furent rapportées d’une plage de cette île des Hébrides en 1831. Leur découverte romanesque et l’expression unique des petits personnages aux yeux écarquillés les firent aussitôt passer à la postérité.

Les prêts très généreux dont a bénéficié l’exposition démontre l’engouement pour ce sujet de recherche. Outre le British Museum, le Metropolitan Museum s’est séparé temporairement de son Jeu du chien et du chacal, qui fait l’affiche de l’exposition, pourtant l’un des fleurons de son département d’art égyptien. À Florence, le Musée du Bargello a quant à lui cédé son somptueux plateau de jeu pour échecs et trictrac (fin du XVe siècle), où se répondent cases d’ivoire et d’ébène entre des bordures décorées de scènes de danse, de concert et de chasse. Le mobilier rouge vif de l’exposition rehausse la beauté des pièces. Quelle meilleure couleur choisir, pour parler du jeu, que celle de la passion ?

Sous leur apparente légèreté, les affrontements des joueurs en cachent parfois de plus grands. Champ de bataille miniature, métaphore de la vie et de son issue jouée d’avance, le jeu est également un miroir du monde. Ses facettes symboliques sont analysées dans la seconde partie du parcours : derrière le plateau se tient la société tout entière, des élites aux plus humbles, avec son amour de la guerre, de la chasse et du hasard. Ce dernier est prohibé par l’Église qui ne tolère guère que les échecs. « Cependant, souligne l’une des commissaires, sans intervention du hasard, les échecs sont-ils réellement un jeu ? » Ils en ont en tout cas le statut dans cette très belle exposition à la fois savante et ludique. Pari gagné.

ART DU JEU, JEU DANS L’ART

De babylone à l’occident médiéval, jusqu’au 4 mars, Musée national du Moyen Âge-Thermes et hôtel de Cluny, 6, place Paul-Painlevé, 75005 Paris, tél. 01 53 73 78 00, www.musee-moyenage.fr, tlj sauf mardi, 9h15-17h45.

Catalogue, éd. Réunion des musées nationaux-Grand Palais, 160 p., 34 €.

Voir la fiche de l'exposition : Art du jeu, jeu dans l'art - De Babylone à l'Occident médiéval

ART DU JEU

Commissariat : Isabelle Bardiès-Fronty, conservatrice en chef au Musée de Cluny ; Anne-Elizabeth Dunn-Vaturi, chercheuse associée au département d’art ancien du Proche-Orient au Metropolitan Museum of Art, New York

Nombre d’œuvres : environ 250

Légende photo

Affiche de l'exposition « Art du jeu, jeu dans l'art - De Babylone à l'Occident médiéval » au Musée national du Moyen Âge-Thermes et hôtel de Cluny, du 28 novembre 2012 au 4 mars 2013.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°383 du 18 janvier 2013, avec le titre suivant : Faites vos jeux

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