Enquête : les Gaulois se font tailler les moustaches

Par Virginie Duchesne · L'ŒIL

Le 26 juin 2012 - 1161 mots

Le Gaulois dévoile peu à peu une tout autre image de lui-même, très loin de celle du Vercingétorix barbare chevelu et féroce. Une vision renouvelée qui est le fruit de trente ans de fouilles archéologiques sur le territoire français. C'est à en perdre son latin !

Non, les Gaulois n’étaient pas d’obscurs barbares vivant dans des cabanes au fond des bois, si ignorants qu’ils redoutaient que le ciel leur tombe sur la tête. L’archéologie nationale récente dévoile une tout autre image de nos ancêtres qui remet en cause les représentations surannées de nos livres d’école. Les Gaulois étaient des commerçants vivant dans de grandes villes dominées par une aristocratie riche et reliées entre elles par un dense réseau routier. Dans un entretien accordé à Libération le 31 mars 2012, Jean-Paul Demoule, ancien directeur de l’Inrap, l’Institut national de recherches archéologiques préventives, confiait que « l’une des plus grandes découvertes [sur les Gaulois] [est leurs] sanctuaires, vastes espaces clos avec de grands bâtiments en bois […]. Les Gaulois avaient des temples et ne se rassemblaient pas dans la forêt pour des réunions sacrées, avec druides et gui ». L’une des premières mises au jour de sanctuaires gaulois, à Gournay-sur-Aronde en Picardie dans les années 1970, révéla, en effet, une architecture religieuse et une pratique rituelle très codifiée.

Une archéologie du vide
Depuis, les campagnes de fouilles se sont succédé, mais il a fallu attendre 2002 et la création de l’Inrap, l’institut en charge des fouilles réalisées en amont des travaux d’aménagement du territoire, pour que soit mise en place, en France, une archéologie nationale encadrée.
Historiquement délaissée par des élites qui s’inscrivaient plus volontiers dans un héritage gréco-romain, l’archéologie gauloise apparaissait, et apparaît encore aujourd’hui, comme une archéologie du vide, antispectaculaire, faite de trous de poteaux, de couches de sédiments et de dépôts métallurgiques. D’où le manque d’intérêt du public et surtout des élus, désemparés face à des traces au sol difficiles à interpréter pour le néophyte et très loin de l’image d’Épinal d’une archéologie égyptienne.
Mais de ces traces infimes, de ces archives du sol, les archéologues tirent peu à peu des connaissances sur la vie des Gaulois. Leur travail ressemble à l’évidence à celui d’un inspecteur de police, avec les mêmes sciences développées en parallèle, comme le souligne Cyril Marcigny, archéologue à l’Inrap : relever et collecter des indices pour écrire une histoire à partir de preuves matérielles. Ainsi dans l’exposition « renversante » de la Cité des sciences, les visiteurs sont invités à se mettre dans la peau d’un archéologue sur un chantier de fouilles en repérant des traces, comme des graines calcinées, des tessons de poteries et des amas de rouille, et à comprendre ce qu’elles racontent de la vie de nos ancêtres.

Des visions politiques
Ces données archéologiques longtemps ignorées bouleversent l’image du Gaulois traditionnellement affublé de cheveux longs, d’une moustache touffue et d’un casque ailé, porté haut par le petit héros de B.D. créé par Uderzo et Goscinny en 1959 : Astérix le Gaulois. Des clichés qui apparaissent dès le Ier siècle av. J.-C. et hantent depuis l’histoire pour servir diverses causes politiques. Et la première d’entre elles est assurément la conquête de la Gaule. Par le portrait féroce et caricatural de ses ennemis celtes dans La Guerre des Gaules, Jules César justifie son action politique.
S’ils retrouvent de leur grandeur et de leur panache au XIXe siècle sous la plume d’historiens français comme Ernest Lavisse, les Gaulois ne cessent de servir la cause des empereurs. Ainsi, en 1860, Napoléon III entreprend-il les premières grandes fouilles sur le site d’Alésia, en Côte-d’Or, sur les traces de Jules César afin de nourrir son projet biographique du grand homme. Le 8 mars 1862 est inauguré le Musée d’antiquités celtiques et gallo-romaines à Saint-Germain-en-Laye, conçu pour accueillir le mobilier issu des fouilles.

Le travail des institutions
Devenu le Musée d’archéologie nationale, celui-ci rouvre aujourd’hui ses salles gauloises entièrement renouvelées. « Il devenait urgent de mettre en concordance la présentation des collections d’archéologie gauloise [...] avec l’état actuel de la recherche française », indiquent les conservateurs, Joëlle Brière et Laurent Olivier. La nouvelle muséographie des salles met en avant la qualité d’exécution des objets et tente de chasser définitivement l’idée d’un peuple barbare et primaire.
Les musées des sites archéologiques de la période gauloise en France actualisent eux aussi leur présentation d’après les découvertes faites sur place ces dernières décennies. Au mont Beuvray, en Bourgogne, le musée de Bibracte met l’accent dans sa rénovation sur les oppida, ces grandes villes qui se développent au Ier siècle av. J.-C. de l’Atlantique aux Carpates. Quant à Alésia, quelque peu délaissé après l’action de l’empereur, une seconde campagne de fouilles de grande ampleur réalisée entre 1991 et 1997 a nourri de nouvelles découvertes le projet du Muséoparc d’Alise-Sainte-Reine qui a ouvert ses portes en mars dernier [lire L’œil n° 643]. À l’extérieur du centre d’interprétation, fortifications romaines et machines de guerre restituent grandeur nature la bataille qui eut lieu en 52 av. J.-C. entre les armées de Vercingétorix et de Jules César.
Mais les mythes centenaires ne se dissipent pas aussi facilement. Le 22 mars 2012, l’ancien Premier ministre François Fillon inaugurait le site, quelques jours après les tueries de Montauban et de Toulouse. Des événements qui lui inspirent alors un rappel à « l’unité nationale » et lui donnent l’occasion de faire de « ce mythe d’Alésia l’image de l’adversité […] dont [la nation française] s’est toujours relevée ». Sur place, la statue de Vercingétorix sculptée par Aimé Millet en 1865 pose toujours son regard fier sur l’antique champ de bataille, cheveux et moustache au vent. En attendant, par Toutatis, que soit définitivement balayée cette image révolue de « nos ancêtres les Gaulois ». 

Silence, on fouille !

Indiana Jones, Lara Croft, Sidney Fox… sont tous des personnages archéologues. Du savant enfermé dans sa bibliothèque à l’aventurier pilleur de trésors, en passant par l’enquêteur des romans d’Agatha Christie, l’archéologue n’a pas toujours eu bonne presse dans la fiction. Au travers d’extraits de romans, d’affiches de films, d’images publicitaires, l’exposition « Silence, on fouille ! » à Archéa, à Louvres (Val-d’Oise), questionne ces images fantasmées de l’archéologue. Quelques inventions archéologiques exceptionnelles ont fourni la matière à ces fictions : la découverte du Machu Picchu en 1911 par Hiram Bingham et celle du tombeau de Toutankhamon par Howard Carter en 1922.

Des pilleurs de tombes
Certains archéologues eux-mêmes ont su cultiver une image d’aventurier qui a nourri l’imaginaire. Ainsi Schliemann, qui consacra sa vie à la recherche de la cité de Troie – il la trouvera en 1871 dans les ruines d’Hissarlik –, ou les époux Dieulafoy, dont le récit des fouilles sur le site de Suse (Iran) s’apparente à un roman d’aventures. Rapidement, l’archéologue est perçu comme un profanateur, remuant un passé enfoui, ouvrant les tombes comme des boîtes de Pandore. De cette image surgit le mythe de la momie funeste qui apparaît pour la première fois dans Le Roman de la momie de Théophile Gautier en 1858. S’ensuivent des films fantastiques alimentés par la « malédiction » qui frappa cinq membres de l’équipe qui découvrit le tombeau de Toutankhamon : tous moururent dans l’année. 

Repères

- Ve siècle avant J.-C. : Épanouissement de la civilisation celtique sur le territoire français. On nomme Gaulois les Celtes de Gaule.

- Fin du IIe et Ier siècles avant J.-C. : Développement de grandes structures urbaines, nommées oppida par Jules César, de l’Atlantique aux Carpates.

- 121 avant J.-C. : Création de la province romaine de la Gaule transalpine au sud de la France actuelle.

- 52 avant J.-C. : Siège d’Alésia.

Autour des Gaulois
Informations pratiques :


- Muséoparc à Alise-Sainte-Reine. Ouvert tous les jours de 9 h à 19 h. Tarifs : 9 et 7,50”‰e. www.alesia.com

- Musée de Bibracte au mont Beuvray. Ouvert tous les jours de 10 h à 19 h en juillet et août. Tarifs du musée seul : 6,5 et 5”‰e. www.bibracte.fr

- Musée d’archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10 h à 17 h. Tarifs : 6 et 4,50”‰e. www.musee-archeologienationale.fr

- « Gaulois, une exposition renversante », jusqu’au 2 septembre. La Cité des sciences, parc de la Villette. Ouvert du mardi au samedi de 10 h à 18 h et le dimanche jusqu’à 19 h. Tarifs : 11 et 8”‰euros. www.cite-sciences.fr

-”‰« Silence, on fouille ! », jusqu’au 23 décembre 2012. Musée Archéa à Louvres (95). Ouvert du mercredi au vendredi de 13 h 30 à 18 h et le samedi et dimanche de 11 h à 18 h. Tarifs : 3,5 et 3”‰euros. www.archea-roissyportedefrance.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°648 du 1 juillet 2012, avec le titre suivant : Enquête”‰: les Gaulois se font tailler les moustaches

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