Samedi 22 février 2020

Art mural

Du très grand Miró

Par Alain Quemin · Le Journal des Arts

Le 8 décembre 2015 - 645 mots

La Kunsthaus de Zürich consacre une magistrale exposition aux fresques et œuvres de grand format du maître catalan, leur donnant un nouvel éclairage.

ZÜRICH - Il faut les moyens considérables de la Kunsthaus de Zürich pour consacrer une exposition aux grands formats de Joan Miró (1893-1983) et à ses fresques en particulier. Des moyens qui ont permis de réunir ici de nombreuses œuvres issues de collections tant publiques que privées, venues de Suisse (le pays est riche d’œuvres de l’artiste), mais également de toute l’Europe et des États-Unis.

Tout commence par la ferme achetée par les parents du jeune Miró dans les environs de Barcelone où vit alors la famille, à Mont-roig. Le style du célèbre tableau figuratif de 1921-1922, La Ferme, aujourd’hui conservé à la National Gallery of Art de Washington et qui ouvre l’exposition, n’est pas sans rappeler celui d’un Yves Tanguy ou d’un Salvador Dalí, le talent ou le génie du peintre figuratif en moins. L’intérêt de cette toile précoce réside davantage en ce que Joan Miró attache un soin particulier à rendre la matière du mur du bâtiment principal situé sur la gauche de la composition. On peut voir, dans ces effets de matière, irrégularités et aspérités du mur qui donnent lieu à une véritable ornementation sur la façade, une première exploration de l’abstraction pratiquée ensuite par le peintre avec constance.

C’est essentiellement après guerre que Miró s’est régulièrement employé à des compositions de très grand format. Cinquante ans après La Ferme, l’artiste a réalisé pour la Kunsthaus de Zürich la fresque en céramique Oiseaux qui s’envolent (1971-1972), l’une des plus célèbres pièces de la collection. Réunissant près de soixante-dix œuvres, dont beaucoup sont de dimensions monumentales, couvrant toute la carrière de l’artiste, l’exposition invite à revisiter l’œuvre de Miró à partir essentiellement de ses grands formats, dont elle livre de nouvelles clefs de compréhension.

Parenté avec Pollock
L’enchaînement des chefs-d’œuvre constitue déjà en soi un motif de visite amplement suffisant, mais l’intérêt de leur rassemblement se trouve renforcé par le propos curatorial qui les accompagne. Si Miró est l’un des principaux représentants du surréalisme, son rattachement à l’expressionnisme abstrait et sa parenté avec Jackson Pollock apparaissent en effet de façon éclatante dans ses grands formats.
Dans de nombreuses œuvres ici présentées, le support – toile de jute, pellicule de sable collé ou de goudron, panneaux d’Isorel –, qui n’est jamais entièrement recouvert de pigments colorés, constitue un élément à part entière de ses créations. Par ce biais, Miró peut rendre l’effet des murs qu’il observait déjà avec fascination en 1921-1922, avant que sa pratique ne bascule dans l’abstraction. On rappellera ici les propos de l’artiste, qui conseillait à son galeriste américain Pierre Matisse de ne pas s’inquiéter si de la matière venait à se détacher de la surface de ses œuvres durant leur transport transatlantique. Cela ferait ressembler leur surface à des murs décatis, ce qui renforcerait ainsi l’intensité de l’expression formelle ! Tout est dit.

Quant aux plus grands formats, l’exposition donne envie de courir voir, sous leur forme finale et dans leur environnement même, les fresques en céramique dont sont présentées les somptueuses maquettes sur papier.

Un seul regret : le sort réservé à la grande fresque en émail que possède le musée, qui fait pourtant la fierté de la Kunsthaus et qui a constitué le point de départ de l’exposition. L’œuvre est présentée dans un espace ouvert situé à l’intérieur du musée et pompeusement dénommé « jardin Miró », lequel, avec son sol triste largement bétonné et recouvert de gravier, n’accueille guère que trois arbres, dénudés dès l’automne. Le prétendu jardin gagnerait amplement à être réaménagé et paysagé pour mériter pleinement son appellation. La présente exposition, en tous points magistrale, pourrait être l’occasion d’engager ces travaux qui viendraient rendre justice à l’œuvre de Miró.

Miró

Commissaires : Simonetta Fraquelli et Oliver Wick
Nombre d’œuvres : environ 70

Joan Miró, Mauer, Fries, Wandbild (Mur, frise, murale)

Jusqu’au 24 janvier 2016, Kunsthaus Zurich, Heimplatz 1, Zürich, Suisse, www.kunsthaus.ch, tlj sauf lundi 10h-18h, mercredi et samedi jusquà 20h, entrée 22 CHF (env. 20 €).

Légende photo
Francesc Català-Roca, Joan Miró travaillant aux «Oiseaux qui s‘envolent» à Gallifa, 1971. © Arxiu Fotogràfic del Col-legi d’Arquitectes de Catalunya, COAC/Successió Miró 2015.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°447 du 11 décembre 2015, avec le titre suivant : Du très grand Miró

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