Vendredi 14 décembre 2018

Dora Maar et Picasso

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 1 mars 2006 - 333 mots

Animalité. Le mot vient d’emblée à l’esprit. Une animalité complexe puisque, pour la première fois, le prédateur incontesté, Picasso, vit une proie lui tenir tête : Dora Maar, photographe reconnue et un temps apparentée au surréalisme. S’agissant du monstre Picasso, la légende est toujours floutée par les divers récits. L’un veut que la rencontre se déroulât aux Deux-Magots. Dora y joue à planter un couteau entre ses doigts avec une dextérité féline. Et le roi des animaux et du monde de l’art de s’éprendre de cette panthère noire, arrogante et voluptueuse, mélangeant, comme lui et à l’image de cette anecdote puis de leur histoire, le plaisir et la souffrance. Et Dora, ancienne maîtresse de Georges Bataille, de rapidement tomber dans les griffes de Picasso, passant de panthère à lionne domptée…
Si le lion a plusieurs lionnes, la photographe, engagée politiquement et nourrie de culture hispanique comme lui, devient sa favorite. Muse, elle est aussi artiste et instigatrice. Dora pose pour Picasso : les séries des Femme qui pleure et des Femme au chapeau sont emblématiques. Et le second pose pour la première qui, farouche, immortalise la genèse de Guernica et les moindres faits et geste du fauve se figurant désormais en Minotaure dans ce bestiaire passionnel.
La relation ambiguë se délite, devenant sadique et perverse. Le lion jouit alors, comme toujours, de confondre son art et sa vie. Dora, un temps Suppliante est figurée dans L’Aubade comme un cadavre avant d’inspirer une Tête de mort. Mortifère, l’amour devient humiliant. Picasso part en 1943, laissant à Dora un exemplaire rehaussé de L’Histoire naturelle de Buffon…
Histoire naturelle, presque banale pour Picasso si Dora Maar ne l’avait pas tant influencé. En lionne blessée mais digne, Dora terminera sa vie recluse, sauvée de la folie par Lacan et versée en religion puisque « seul Dieu pouvait succéder à Picasso »…

« Picasso : Dora Maar, 1935-1945 », musée Picasso, hôtel Salé, 5 rue de Torigny, Paris IIIe, tél. 01 42 71 25 21, jusqu’au 22 mai.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°578 du 1 mars 2006, avec le titre suivant : Dora Maar et Picasso

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