Samedi 24 février 2018

De Steven Parrino à Bruno Peinado, la nécrophilie et le détournement sont à l’œuvre, non sans humour

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 1 août 2007

C’est à John Armleder, puis à Olivier Mosset qu’il revient d’ouvrir ce bal minimal zinzin. Et c’est au New-Yorkais Steven Parrino (1958-2005), troisième et ultime figure de l’exposition, qu’il revient de
le fermer. « Décharge » comme débris, résidus, érosion, casse : ainsi est nommée la dernière salle qui accueille en son centre un pâté informe couleur malabar.

Ci-gît la peinture
Le pâté en question n’est qu’une toile monochrome rose, de très grand format, descendue de son châssis, froissée, tordue, et ligotée à coups de large bandes de scotch argenté. Voilà que l’intégrité de la surface picturale prend un joli coup sur le carafon. Sous les mains sacrilèges de Parrino, c’est parfois au châssis qu’il revient d’être violemment déboîté. Parfois à la toile d’être lacérée, plissée, dégrafée, ou même trempée dans un bain d’huile de vidange. Cette fois, la surface disloquée est jetée au sol. En résulte une haute et molle sculpture. Un chaos.
L’appropriation à laquelle se livre Steven Parrino pourrait bien prendre des chemins « nécrophiles ». La peinture est-elle morte ? Le monochrome et les options radicales des peintres issus des avant-gardes morts aussi ? Déjà repris comme objets de consommation ? Parrino prend le parti de jouer avec le cadavre de cette peinture et de lui rendre un hommage brut. Sans omettre quelques mesures d’ironie, et un brin de rage toute romantique.
Avec Blob (Fuckhead Bubblegum), ce n’est pas tant à une opération critique face à la peinture que se livre l’Américain. Ce n’est pas tant la peinture abstraite qu’il brise. Mais son délabrement qu’il se réapproprie.

Chercher le message
Moins agressive, plus mélancolique, l’installation de Bruno Peinado joue une tout autre partition. Déposés sur le sol dans une semi-pénombre, un, deux, cinq, dix, treize caissons lumineux, absolument vides, de tailles et de formes différentes. Close Encounter trouve sa place dans une salle virginale dominée par le blanc. À deux pas d’elle, un vaste panneau publicitaire à moteur, tout de blanc laqué, dont les lamelles verticales et immaculées tournent à vide, en circuit fermé. Et tandis que ce Billboard du Danois Jeppe Hein n’exhibe qu’un dispositif vide et privé de message, les caissons de Peinado affichent un même mutisme.
Mimant les attributs de la sculpture minimale en y ajoutant un clin d’œil appuyé aux formes élémentaires et aux dispositifs à néons, les treize objets varient leur intensité lumineuse de façon aléatoire. On hésite alors entre jeu de construction, batterie électrique et étrange concile entre enseignes publicitaires échouées, privées de slogan. Suivant l’une des stratégies favorites de Peinado, les objets ainsi prélevés semblent comme déprogrammés, et ne délivrent au fond qu’un seul message, jouissif : le refus du message.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°590 du 1 avril 2007, avec le titre suivant : De Steven Parrino à Bruno Peinado, la nécrophilie et le détournement sont à l’œuvre, non sans humour

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque