Mercredi 17 octobre 2018

De Cannes à Menton, la Côte d’Azur au coeur de la Modernité

D’un rendez-vous mondain à la consécration d’un foyer artistique

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 4 juillet 1997 - 1792 mots

Paris a souvent occupé sans partage le devant de la scène artistique. Pourtant, avec le développement des transports, du tourisme et la mode de la région de l’ancien comté de Nice, la Côte d’Azur est rapidement devenue la seule région française à avoir attiré les plus grands artistes, des pionniers de l’art moderne aux tenants du Nouveau Réalisme ou de Fluxus.

Dès la fin de la Première Guerre mondiale, des artistes prennent l’habitude de séjourner régulièrement sur la Côte d’Azur. Ainsi, Jean et Jeanne Crotti résident à Cannes en 1921, en compagnie de Francis Picabia et de son amie Germaine Everling. Quelques années plus tard, en 1923, Picasso séjourne au Cap d’Antibes, et l’année suivante à Juan-les-Pins. Jean Cocteau descend à l’Hôtel Welcome de Villefranche-sur-Mer, où il réalise une série de trente-trois autoportraits de Jean l’Oiseleur. Pourtant, leur présence sur les bords de la Méditerranée est, dans un premier temps, plus liée à la mode lancée par la jet set de passer les mois d’été sur la "French Riviera" que née réellement de motivations artistiques. Dès 1920, Picasso passe l’été avec son épouse Olga au Cap d’Antibes, à l’Hôtel du Cap plus précisément. Il participe à des baignades mondaines avec le peintre américain Gerald Murphy et son épouse Sarah, qui sera d’ailleurs le modèle de l’artiste espagnol, et le comte et la comtesse Beaumont. Au cours de ce séjour et non à Paris, Picasso fait la rencontre de Gertrude Stein, d’Alice Toklas et d’André Breton. Marcel Duchamp, quant à lui, parcourt la région  au rythme des tournois d’échecs. Il se rend ainsi, en 1924, à Nice et à Hyères. En 1925, il expérimente au casino de Monte-Carlo la martingale qu’il a inventée, avant de participer à Nice au troisième championnat de France d’échecs, de s’y classer sixième et d’obtenir le titre de maître de la Fédération française des échecs. Il dessine cependant l’affiche du championnat.

Ces premiers contacts avec la Côte d’Azur vont pousser un grand nombre d’artistes à venir s’y installer, sinon définitivement, du moins durant de longues périodes, et surtout à y travailler. Dès 1925, Picabia fait construire à Mougins une maison avec un atelier, "le château de Mai". Même si cette période est caractérisée dans son œuvre par les Monstres peints au Ripolin, des Nez pointus et des collages de macaronis et de plumes d’oiseaux, Picabia ne néglige pas les activités mondaines et participe à un concours d’élégance automobile à Cannes, au volant de sa Fiat. Dans un autre style, la peinture de Raoul Dufy a été, à sa manière, une chronique de la Côte d’Azur mondaine dans les années trente. Les photographes ont immortalisé ces soirées de rêve mais ont également saisi les portraits des stars de passage sur les bords de la Méditerranée. Lisette Model a ainsi réalisé, en 1937, un ensemble de prises de vues de la promenade des Anglais à Nice, ainsi qu’à Monte-Carlo, tandis qu’Edward Quinn y devient le photographe du monde des affaires, du spectacle, des arts et du cinéma, à l’image de ses portraits d’Orson Welles ou de Kim Novak. À partir de 1951, il rencontre Picasso, puis il suit l’artiste. D’autres photographes ont bien sûr été les témoins de ces époques, tels Jean Giletta, les frères Seeberger, Jacques-Henri Lartigue, Paul Louis ou Henry Clarke, de Vogue. Les paysages de la Côte d’Azur, le soleil éclatant, la montagne, la mer mais aussi le climat ont profondément marqué l’œuvre des artistes qui y ont résidé. Henri Matisse, Raoul Dufy ou Pierre Bonnard, Geer van Velde, Nicolas de Staël ou Amedeo Modigliani ont ainsi transposé dans leurs toiles les splendeurs de la région, leur fascination pour les bords de la Méditerranée. D’autres seront au contraire poussés vers le Sud par l’Histoire. Ainsi, Jean Arp et Sophie Tauber doivent quitter Meudon en septembre 1940 et se réfugient à Grasse chez Alberto Magnelli. En décembre, ils s’installent au Château-Folie. La guerre entraîne une absence de matériaux qui exacerbe l’inventivité des artistes. Arp réalise alors des dessins avec ses doigts et des compositions avec des papiers froissés, tandis que Sophie Tauber se concentre sur des dessins aux crayons de couleur. Avec Sonia Delaunnay, qui a rejoint Grasse à la mort de son mari en 1941, ils conçoivent ensemble une série de lithographies, publiées en album aux Nourritures terrestres en 1950.

Pourtant, si beaucoup ont travaillé dans la région, peu ont réussi à y exposer avant les années cinquante, comme Matisse ou Monet. Le public a pu enfin découvrir un ensemble significatif d’œuvres modernes en 1951, à la première Biennale de Menton, créée à l’instar de celles de Venise ou de São Paulo. Sa présidence était chaque année attribuée à un artiste : Dufy en 1951, Rouault en 1953, Braque en 1957, puis Picasso, Matisse, Chagall, Dali et Delvaux (la dernière Biennale de Menton a eu lieu en 1979). Lors de la cinquième Biennale fut exposée la collection exceptionnelle de Charles Wakefield Mori, avec des œuvres de Soutine, Derain, Rouault, Camoin, Braque, Van Gogh, Modigliani, présentée depuis 1935 au Musée national de Monaco et offerte à la Ville de Menton à l’occasion de la cinquième Biennale. Depuis les années vingt et trente,  la région de Menton avait également attiré des créateurs : Van Dongen demeurait à Monaco, Poliakoff à Roquebrune, Gleizes à Carnolès, Bazaine au Cap-Martin. Le Corbusier connaissait bien Roquebrune.

D’un point de vue architectural, Nice a surtout été marquée par un ensemble important d’édifices Art déco. À côté d’immeubles d’habitation dus à des architectes tels que Georges Dirkansky, des bâtiments à vocation religieuse furent construits à cette époque, comme l’église Sainte-Jeanne-d’Arc, édifiée en béton entre 1926 et 1933 par Jean Droz, un architecte parisien disciple d’Auguste Perret. Un certain nombre d’artistes y réalisent fresques et vitraux. À la fin des années cinquante, une nouvelle génération est active sur la Côte d’Azur, et notamment à Nice. Nouveaux Réalistes ou artistes Fluxus, Arman, Klein, Raysse, Ben, Malaval, s’y retrouvent alors. En 1957-1958, les deux derniers ouvrent ensemble une boîte de nuit à Nice, "Le Grac", dans laquelle Malaval accroche des toiles surréalistes et Ben réalise, au bar, des écritures de couleur. La même année, Klein choisit à Nice le ton définitif de son bleu outremer qu’il fait breveter sous le nom d’International Klein Blue. Alors que Martial Raysse expose à Saint-Paul-de-Vence et qu’Arman lui présente Yves Klein, Ben ouvre son "Magasin", qui collectionne, expose, vend tout, et deviendra ensuite "Ben doute de tout", aujourd’hui dans la collection du Musée national d’art moderne. Dans les années quatre-vingt, la scène artistique de la Côte d’Azur, à Nice en particulier, était encore très dynamique. Pourtant, depuis quelque temps, la situation est devenue plus terme. De nombreux artistes ont quitté la ville, des galeries exposant la jeune création sont venues s’installer dans la capitale, tandis que cette année, le 1er mars, le Centre d’art du Capitou, à Fréjus, a fermé ses portes sur décision du maire. Il serait pourtant bien dommage qu’une dynamique lancée au début de ce siècle ne se brise.

LA MODERNITÉ DANS LES MUSÉES DE LA CÔTE D’AZUR

La "Carte Musées Côte d’Azur" permet le libre accès aux collections permanentes et aux expositions temporaires de 58 musées et monuments de la région. Deux forfaits sont disponibles : trois jours consécutifs (70 F) et sept jours consécutifs (140 F). Un seul catalogue pour l’ensemble des expositions, 300 p., 350 F
LA CÔTE D’AZUR ET LA MODERNITÉ, 1918-1958 :
À L’ÉPREUVE DE LA LUMIÈRE, Musée Picasso, château Grimaldi, 06600 Antibes, tél. 04 92 90 54 20, tlj sf lundi et jours fériés 10h-18h.
L’ESPRIT MODERNE. L’ÉLOGE DE LA FUITE, Musée national Fernand Léger, chemin du Val de Pome, 06410 Biot, tél. 04 92 91 50 30, tlj sf mardi 11h-18h.
WILLY MAYWALD : LE PARADIS DES PEINTRES DE RENOIR À SOLIDOR, jusqu’au 20 octobre, Musée Renoir, "Les Collettes", av. des Collettes, 06800 Cagnes-sur-Mer, tél. 04 93 20 61 07, tlj sf mardi 10h 30-12h30 et 13h30-18h.
Château-musée Grimaldi, place Grimaldi, 06800 Cagnes-sur-Mer, tél. 04 93 20 87 29, tlj sf mardi 10h30-12h30 et 13h30-18h.
OZENFANT. REGARD SUR LA MODERNITÉ, jusqu’au 6 octobre,La Malmaison, 47, La Croisette, 06400 Cannes, tél. 04 93 99 04 04, tlj 10h30-13h et 15h-19h30, sf mardi.
ARCHITECTURES, PHOTOGRAPHIES DE BERNARD PLOSSU, jusqu’au 22 septembre, Musée de la Mer, île Sainte-Marguerite, 06400 Cannes, tél. 04 93 43 18 17, tlj sauf mardi et jours fériés, 10h 30-12h15 et 14h15-18h30.
ARTISTES EN TRANSIT : GRASSE, TERRE D’ACCUEIL, jusqu’au 30 octobre, Musée d’art et d’histoire de Provence, 2 rue Mirabeau, 06130 Grasse, tél. 04 93 36 01 61, tlj sf jours fériés 10h-19h.
1951-1957, BIENNALES INTERNATIONALES, PRÉSENCE DES GÉNIES, jusqu’au 22 septembre, Musée des Beaux-Arts, Palais Carnolès, 3 av. de la Madone, 06500 Menton, tél. 04 93 35 49 71, tlj sf mardi et jours fériés 10h-12h et 14h-18h.
Musée Jean Cocteau, Le Bastion, quai Monléon, 06500 Menton, tél. 04 93 57 72 30, tlj sf mardi et jours fériés 10h-12h et 14h-18h.
Forum, Palais de l’Europe, avenue Boyer, 06500 Menton, tél. 04 93 57 49 71, tlj sf mardi et jours fériés 10h-12h et 14h-18h.
LE MIROIR CASSÉ, jusqu’au 26 octobre, Espace de l’Art concret, château de Mouans-Sartoux, 06370 Mouans-Sartoux, tél. 04 93 75 71 50, tlj sf mardi 11h-19h.
LE MYTHE MÉDITERRANÉEN, jusqu’au 20 octobre, Musée Matisse, 164 avenue des Arènes, 06000 Nice, tél. 04 93 81 08 08, tlj sf mardi et jours fériés 10h-18h.
DES MODERNES AUX AVANT-GARDES. EDWARD QUINN, LA CÔTE D’AZUR DES STARS, jusqu’au 20 octobre ; Lisette Model, la promenade des Anglais, jusqu’au 15 octobre. Musée d’art moderne et d’art contemporain, promenade des Arts, 06300 Nice, tél. 04 93 62 61 62, tlj sf mardi et jours fériés 11h-18h, vend. 11h-22h.
BAD BOYS, BEACH BOYS, jusqu’au 5 octobre, Villa Arson, 20 avenue Stephen-Liégeard, 06000 Nice, tél. 04 92 07 73 80, tlj 13h-19h.
MODERNITÉ ET VIE BALNÉAIRE : UN RENOUVEAU POUR L’ARCHITECTURE AZURÉENNE, jusqu’au 30 octobre, Palais Lascaris, 15 rue Droite, 06300 Nice, tél. 04 93 62 05 54, tlj sf lundi 10h-12h et 14h-18h.
ÉGLISES ET ART DÉCO : MODERNITÉ ET RÉSISTANCES, jusqu’au 26 octobre, Musée d’art et d’histoire, Palais Masséna, 65 rue de France, 06000 Nice, tél. 04 93 88 11 34, tlj sf lundi et jours fériés 10h-12h et 14h-18h.
DUFY, MODE ET PAYSAGES AZURÉENS, jusqu’au 26 octobre, Musée des beaux-arts, 33 avenue des Baumettes, 06000 Nice, tél. 04 92 15 28 28, tlj sf lundi et jours fériés,10h-12h et 14h-18h.
FRANÇOIS COTY, L’INVENTEUR DE LA PARFUMERIE MODERNE, jusqu’au 31 octobre, Musée international d’art naïf Anatole Jakovsky, château Sainte Hélène, Av. Val Marie, 06200 Nice, tél. 04 93 83 37 84, tlj sf mardi 10h-12h et 14h-18h.
INCURSIONS CHAMPÊTRES, jusqu’au 15 octobre, château de Villeneuve, 2 place du Frêne, Vence, tél. 04 93 58 15 78, tlj sf lundi 10h-18h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°41 du 4 juillet 1997, avec le titre suivant : De Cannes à Menton, la Côte d’Azur au coeur de la Modernité

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque