Dimanche 17 novembre 2019

Architecture

Construire, un instrument politique

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 31 janvier 2019 - 850 mots

PARIS

La Cité de l’architecture et du patrimoine plonge dans l’histoire des chantiers de construction depuis le XVIe siècle. Elle révèle des enjeux sociaux, politiques et artistiques.

Paris. Il est difficile d’exposer l’architecture, a fortiori sa construction. Le chantier qui, par nature, est sale et bruyant, se met sur son trente-et-un pour investir, jusqu’au 11 mars, la Cité de l’architecture et du patrimoine, à Paris. Cette exposition intitulée « L’art du chantier.Construire et démolir du XVIe siècle au XXIe siècle » montre, depuis la Renaissance jusqu’à aujourd’hui, « comment les hommes ont, en Occident, regardé, conçu et imaginé, le lieu où l’on bâtit ». Une fois n’est pas coutume, ce n’est point l’architecte qui occupe le devant de la scène, mais l’arrière-ban : ceux (et ils sont légion) qui mettent la main à la pâte, au béton en l’occurrence. Le parcours, qui réunit plus de 400 œuvres (dessins, peintures, maquettes, films, photographies…) déroule chronologiquement les différents stades de la construction en trois grands volets : les progrès et la technique, la dimension politique et sociétale du chantier, enfin les enjeux esthétiques. Le moins que l’on puisse dire est que la présentation est riche et passionnante.

Un chantier est un organisme ô combien vivant, à la fois spectacle et reflet de la société, lieu d’anthropologie aussi. Il est, avant tout un parfait médium du progrès, sinon de l’exploit technique. En témoignent ces photographies sur l’érection de l’Empire State Building – 381 mètres de hauteur, 102 étages –, à New York, ou ce film monté en accéléré qui documente la construction d’une tour récemment achevée, en Chine, dont le chantier n’a duré que quinze jours ! Ces images ont évidemment une portée politique. Ainsi en est-il aussi de ce dessin datant de 1576 montrant la construction du Palais de l’Escurial, à Madrid, sur lequel on ne compte pas moins d’une quinzaine de « grues ». On l’aura compris : à chaque époque, la représentation est utilisée à des fins idéologiques, qu’il s’agisse de glorifier une industrie ou un pays. À l’instar de cet Empire State Building qui semble vouloir tutoyer le ciel, il s’agit de faire étalage de ses « muscles », d’afficher sa puissance. Voire de franchir l’infranchissable, comme le feront moult ponts : du viaduc ferroviaire de Garabit, signé Gustave Eiffel, en pleine édification sur ce cliché sépia, à celui de Millau imaginé par l’architecte anglais Norman Foster. Une illustration sur la couverture du journal La Domenica del Corriere montre, elle, Mussolini, en pleine Italie fasciste, en train de donner le premier coup de pioche de travaux à venir.

Théâtre d’expérimentations et démonstration de force

S’il est un motif d’enseignements – comme l’illustrent ces splendides planches exécutées par les élèves de la Royal Academy, à Londres, sur les propres chantiers de leur professeur et architecte John Sloane, figurant à merveille les activités techniques alors en vigueur – le chantier s’avère également un lieu hors pair d’expérimentations : des matériaux, des technologies, de l’esthétique… Plusieurs photographies en attestent : celle d’un « fantôme » ou prototype de corniche soutenu par un échafaudage, permettant d’apprécier la hauteur et le positionnement réel (comme la bibliothèque publique de Boston, construite entre 1888 et 1895), tout comme celles de ces « grands verres » (11 mètres de haut, d’un seul tenant) du rez-de-chaussée de la Maison de la Radio, à Paris, ou cet élément de façade du showroom Dior de Christian de Portzamparc, à Séoul, conçu à l’échelle 1.

Le chantier se fait aussi le creuset des luttes sociales (à travers les affiches) et l’exposition explique les relations entre patrons, ouvriers et syndicats. Elle se penche sur un aspect essentiel : la sécurité. Le visiteur découvrira, ailleurs, une surprenante série d’ex-votos, façons de conjurer la chute ou l’électrocution.

Au fil du parcours, on lit, en filigrane, les évolutions : de l’artisanat des différents métiers à la mécanisation des tâches, du travail manuel à la robotisation. À l’horizon se profile même, grâce au duo helvète Gramazio & Kohler, le chantier de demain : soit une automatisation extrême de la construction avec usage de robots aériens, tels ces prototypes mis au point en 2011 : Flight Assembled Architecture.

 

 

 

 

Clôture

Au Moyen Âge, comme le dévoilent des esquisses, le chantier est non barricadé et fait partie du quotidien. Puis, pour des raisons de sécurité d’abord, mais de confidentialité ensuite, on le dissimule aux yeux de tous. À la fin des années 1940, Le Corbusier tient au contraire à le révéler et donne, lors de la construction de la Cité radieuse de Marseille, des conférences de presse in situ. C’est selon. Ère de la communication oblige, le chantier est à nouveau louangé ces dernières années et devient « théâtre ». On ne compte plus les palissades percées de parois vitrées, laissant tout loisir aux badauds de scruter l’avancement d’un chantier.

Preuve d’une belle remontée dans l’estime commune : son esthétique et son imaginaire éveillent, dès la seconde moitié du XIXe siècle, l’attention non seulement des profanes, mais aussi des journalistes, des écrivains et des artistes, à l’instar des « Plug-in Cities » d’Alain Bublex ou de cette tapisserie d’Aubusson tissée à partir d’un carton signé Fernand Léger, baptisée Les Constructeurs.

 

 

« L’art du chantier, construire et démolir du XVIe au XXIe siècles »,
jusqu’au 11 mars, Cité de l’architecture et du patrimoine, 1, place du Trocadéro, 75016 Paris, www.citedelarchitecture.fr

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°516 du 1 février 2019, avec le titre suivant : Construire, un instrument politique

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