Bonnard dans l’ombre de Marthe

La grande rétrospective de la Tate le replace dans le XXe siècle

Le Journal des Arts

Le 13 mars 1998

Ses débuts au sein du groupe nabi ont attaché le nom de Pierre Bonnard (1867-1947) à la peinture de la fin du XIXe siècle, occultant la modernité de son œuvre. À travers un peu plus de cent tableaux, la grande rétrospective de la Tate Gallery entend corriger cette image réductrice, en présentant notamment une série de nus de son épouse Marthe et des autoportraits.

LONDRES (de nos correspondants). “Il est temps de reconnaître en Bonnard l’un des plus grands peintres du XXe siècle, ce qui n’a jamais été fait dans aucune exposition”, explique Sarah Whitfield, commissaire de la rétrospective. “Si on choisit bien ses œuvres, on se rend compte qu’il n’est pas ce peintre de la fin du XIXe siècle spécialisé dans les scènes de la vie quotidienne, comme tout le monde semble le croire. Son œuvre est à la fois complexe et difficile. Ses tableaux ne sont peut-être plus très à la mode, mais exposer Bonnard aujourd’hui, à la fin du XXe siècle, pourrait faire sortir la peinture de sa torpeur.” Dans cette exposition, l’œuvre de Bonnard montre de nombreuses affinités avec l’abstraction. Ainsi, des natures mortes comme Coin d’une table (vers 1935) ou Reflet d’un panier de fruits dans un miroir (1944-1945) semblent annoncer l’arrivée imminente du colour field painting. Rothko et Diebenkorn n’ont peut-être pas été insensibles à l’art de Bonnard. Fenêtre ouverte (1921) joue sur une gamme comparable. Le regard de l’observateur s’échappe par la fenêtre ouverte pour se fondre dans le ciel opalescent, mais les grilles de la fenêtre et la tache de couleur juste en dessous – est-ce un radiateur, du papier peint ou un motif abstrait ? – ramènent le regard vers l’intérieur de la pièce. Il n’y a rien de délicat ni d’équivoque dans ces peintures. Le peintre Miquel Barceló remar­quait : “Le plus pervers dans l’œuvre de Bonnard, c’est cette fusion du bonheur... avec une sorte de décomposition, une sorte d’excès.”

L’obsession du nu
Les nombreux nus de Marthe de Méligny rendent cette exposition passionnante. Née Ma­ria Boursin, elle s’est inventé un personnage pour séduire son futur époux, et ce n’est qu’en 1925, à l’occasion de leur mariage, que Bonnard découvrira sa véritable identité. Étudiant en droit, instruit et fortuné, il s’est lancé dans la peinture avant de rencontrer Marthe en 1893. Cinquante années durant, il la peindra dans son bain – Marthe ne vieillit jamais dans ces nus –, à l’image de Monet revenant sans cesse sur ses nymphéas pendant presque autant de temps. Bonnard était d’ailleurs le seul peintre que, peu de temps avant sa mort, Monet acceptait de recevoir à Giverny. Cette admiration avouée pour Monet, et donc pour le XIXe siècle, lui a sans doute nui auprès des critiques et a contribué à le rattacher à une tradition ignorant les expériences menées par des peintres d’avant-garde comme Picasso. Ce dernier critiquait d’ailleurs ouvertement l’œuvre de Bonnard, qu’il qualifiait de “pot-pourri d’indécision”. Et pourtant, un artiste peut trouver une certaine liberté dans la limitation volontaire de son univers. Dans sa relation avec Marthe, cette femme complexe, tuberculeuse, hypocondriaque et misanthrope, son œuvre prend toute son ampleur. Il semble chercher dans ces tableaux la nature du lien que les unit et, de ce fait, ces œuvres acceptent toutes les interprétations possibles. La longue maladie de Marthe l’aura sans doute emprisonné dans un sentiment de pitié, comme certains critiques semblent le croire. Après les nombreux psychologues, écrivains et historiens de l’art qui ont analysé son œuvre, Sarah Whitfield s’est à son tour intéressée à Bonnard, et plus particulièrement à une de ses lettres retrouvée récemment. L’ar­tiste l’avait écrite à un ami, en 1939, alors que le couple louait une villa à Arcachon. Pour une fois, il s’exprime à cœur ouvert sur la santé défaillante de sa femme et explique clairement qu’elle ne pourrait supporter aucun contact social.

PIERRE BONNARD, jusqu’au 17 mai, Tate Gallery, Millbank, Londres, tél. 44 171 887 8000, tlj 10h-17h50.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°56 du 13 mars 1998, avec le titre suivant : Bonnard dans l’ombre de Marthe

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