Art moderne

Autopsie d’un chef-d’œuvre

Par Lina Mistretta · L'ŒIL

Le 13 octobre 2014 - 794 mots

PARIS

Le Musée Marmottan-Monet propose l’une des expositions les plus réjouissantes de la rentrée : l’histoire vraie du tableau qui donna son nom au mouvement impressionniste.

Impression, soleil levant, fleuron de la collection du Musée Marmottan-Monet, chef-d’œuvre de Claude Monet, a été exécuté le 15 novembre 1872 à 7 h 35 précises de la fenêtre de l’hôtel de l’Amirauté situé dans le port du Havre. Pour en arriver là, l’institution a diligenté une véritable enquête conduite par des spécialistes français et américains. Au vu des instruments d’analyse et documents de recherche présentés dans l’exposition, l’affaire paraît sérieuse. De l’histoire du tableau, on connaissait les détails : le 15 avril 1874 se tient la première exposition de la Société anonyme coopérative des artistes peintres dans l’ancien atelier de Nadar au 35, boulevard des Capucines. Monet y présente notamment une toile peinte au Havre : « Du soleil dans la brume avec au premier plan quelques mâts de navires pointant… On me demande le titre pour le catalogue, ça ne pouvait vraiment pas passer pour une vue du Havre. Je répondis : mettez “impression”. » L’œuvre fut donc inscrite au catalogue sous le titre Impression, soleil levant. Louis Leroy, chroniqueur au Charivari s’empare du titre pour étriller ce qu’il baptise ironiquement « L’exposition des impressionnistes ». Ainsi naît l’impressionnisme… En ce qui concerne l’exécution du tableau, en revanche, de nombreuses questions restaient posées : quand fut-il peint ? En 1872, comme l’indique la date sur la toile, ou en 1873 selon les suppositions de Wildenstein ? Quel jour ? À quelle heure ? Le titre d’origine annonce « soleil levant » alors que John Rewald parle de « soleil couchant », nom sous lequel il entre à Marmottan… Comment le tableau arrive-t-il d’ailleurs au musée en 1940 ? À toutes ces questions, l’exposition apporte les réponses qui dissipent la dernière part de mystère du chef-d’œuvre. Sans rien retirer du plaisir esthétique, resté intact. 

Jongkind, le révélateur
Jongkind, peintre de marine et technicien prodigieux, rencontré en 1862, va favoriser l’éclosion du talent de Monet. Celui-ci apprend auprès de l’artiste hollandais la touche libre, les couleurs vives et contrastées et la vision synthétique du paysage. Monet dira de celui qui complétera l’enseignement de Boudin : « C’est à lui que je dois l’éducation définitive de mon œil. »

Boudin, le maître
Impression, soleil levant prend sa source dans quinze années de recherches, de découvertes et de rencontres avec d’autres artistes. Monet, qui a grandi au Havre, y rencontre Eugène Boudin. Pendant quatre ans, il se forme auprès du maître, qui l’initie à la peinture de plein air. Il y apprend l’instantanéité (qu’il appliquera dans les séries) et les effets sensibles de la lumière.
 
Londres et Turner
Pendant la guerre de 1870, Monet se réfugie à Londres. Il visite la National Gallery où il découvre les toiles réalisées par William Turner. L’atmosphère très particulière de ces toiles, créée par la lumière diffuse et la brume des rives de la Tamise, va faire évoluer le travail de Monet. Les œuvres réalisées en 1871-1872 en Normandie sont clairement influencées par celles de l’artiste britannique.
  
Quelle vue du Havre ?
Au Havre, Monet réside à l’hôtel de l’Amirauté situé dans le Grand Quai d’où il offre une vue panoramique sur l’avant-port. L’artiste a peint depuis la fenêtre de sa chambre. Impression, soleil levant représente une vue d’ensemble de l’avant-port en direction de l’est, donc vers le soleil levant. Au centre de la composition, l’écluse des Transatlantiques, ouverte, laisse passer un superbe trois-mâts. De part et d’autre, une cheminée en activité et des mâts de navires scandent le quai au Bois à gauche. À droite, des lignes obliques indiquent la présence de deux grues et d’un bâtiment.
   
Tombé dans l’oubli
En 1878 le docteur de Bellio se porte acquéreur du chef-d’œuvre pour la modique somme de… 210 francs ! Le tableau, alors intitulé Impression soleil couchant, tombe peu à peu dans l’oubli. En 1879, il passe inaperçu à la quatrième exposition impressionniste où il figure sous le titre Effet de brouillard, impression. À la mort du docteur, sa fille Victorine et son gendre Eugène Donop de Monchy héritent de l’œuvre et d’une importante collection de peintures. En 1938, les époux instituent pour légataire universel le Musée Marmottan.

Les tableaux les plus cotés
Jusque dans les années 1950, c’est La Gare Saint-Lazare de Monet qui est considérée comme le fleuron de la collection Victorine et Eugène Donop de Monchy. Dans les années 1920,
La Gare Saint-Lazare est évaluée à 20 000 francs, et Impression, soleil levant à 15 000 francs. Progressivement l’écart se creuse : en 1931, la valeur d’assurance de La Gare Saint-Lazare est portée à 250 000 francs, quant à Impression, le tableau est estimé à 125 000 francs, seulement.

« Impression, soleil levant, L’histoire vraie du chef-d’œuvre de Claude Monet »

Jusqu’au 18 janvier 2015. Musée Marmottan-Monet, Paris-16e. Du mardi au dimanche de 10 h à 18 h, le jeudi jusqu’au 21 h. Tarifs : 11 et 6,5 €. Commissaires : Marianne Mathieu et Dominique Lobstein.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°673 du 1 novembre 2014, avec le titre suivant : Autopsie d’un chef-d’œuvre

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