Art moderne

Expo coup de cœur

Impression soleil levant

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 1 septembre 2022 - 1368 mots

Pièce centrale de l’exposition « Face au soleil » au Musée Marmottan Monet, la toile est également la pièce maîtresse de l’impressionnisme, mouvement auquel elle a donné son nom. 

Claude Monet, Impression, soleil levant (1872), huile sur toile, 48 x 63 cm, collection Musée Marmottan Monet - Photo Wikimedia Licence Domaine public
Claude Monet (1840-1926), Impression, soleil levant, 1872, huile sur toile, 48 x 63 cm, collection Musée Marmottan Monet, Paris.
Photo Wikimedia

« Impression, j’en étais sûr. Je me disais aussi, puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans… Et quelle liberté, quelle aisance dans la facture ! Le papier peint à l’état embryonnaire est encore plus fait que cette marine-là ! » Ces mots forment l’acte de naissance de l’impressionnisme, en tout cas celui de son patronyme. Mais ne nous y trompons pas : parus le 25 avril 1874 dans Le Charivari, ils ne célèbrent pas la nouvelle peinture de plein air portée par Monet, Renoir, Pissarro et les autres. Au contraire, leur auteur, Louis Leroy, se moque d’elle par l’entremise d’un faux dialogue entre lui et un peintre académique. Quand ce dernier reproche vertement aux toiles de n’avoir ni « queue ni tête, ni haut ni bas, ni devant ni derrière », le critique d’art lui rétorque, avec l’ironie hostile à la nouveauté : « Peut-être… mais l’impression y est. »

« Mettez impression »
« Impression » : Louis Joseph Leroy emprunte le terme à l’un des tableaux que Claude Monet expose lors de la première exposition-vente impressionniste de 1874 et qui a pour titre : Impression, soleil levant. Il sera repris le 29 avril par Jules Castagnary, qui tente une première définition du mouvement naissant : « Ils sont impressionnistes en ce sens qu’ils rendent non le paysage, mais la sensation produite par le paysage. » Ironie de l’histoire, le titre a été attribué par défaut au tableau. « On me demanda le titre pour le catalogue, ça ne pouvait vraiment pas passer pour une vue du Havre, confie Monet ; je répondis : “mettez impression”. On en fit impressionnisme, et les plaisanteries s’épanouirent. » La seconde partie du titre, elle, n’a pas été choisie par le peintre mais par Edmond Renoir, le frère d’Auguste, qui précise « Soleil levant » au moment de la préparation du catalogue, sans doute pour éviter un titre trop… abstrait. 

Impression, soleil levant fait partie d’une série de toiles peintes en 1872-1873 dans le port industriel du Havre, ce qui n’a pas manqué de soulever plusieurs interrogations : le tableau exposé en 1874 était-il celui-ci ou un autre intitulé Soleil levant (marine) ? Avait-il été peint en 1872 et non l’année suivante ? Ledit soleil était-il « levant » ou « couchant », comme le mentionne – par erreur – la vente Hoschedé de 1878 ? Nombre de réponses n’ont été apportées qu’à l’issue d’une enquête inédite dirigée par Dominique Lobstein et Marianne Mathieu, qui a donné lieu en 2014 à une exposition et un catalogue au Musée Marmottan Monet. Cette même institution qui célèbre cet automne les 150 ans du chef-d’œuvre qu’elle conserve dans un nouvel accrochage qui replace, cette fois, la toile dans l’histoire de la représentation du soleil depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours.

Impression, soleil… japonais ?

Au début des années 1870, on cherche un nom pour désigner ces peintres, futurs « impressionnistes », qui se sont rassemblés au sein d’une société « anonyme » pour exposer et vendre leurs toiles. Zola forge le terme d’« actualistes », sans succès. Le sobriquet de « japonais » circule également, en référence à la mode du japonisme qui déferle telle la vague d’Hokusai sur l’Europe à la même période – mode à laquelle Monet cède en 1875 en peignant sa Japonaise. Dans sa monographie du peintre, rééditée en 2022 par les éditions Citadelles & Mazenod dans une version augmentée, Ségolène Le Men tente un rapprochement entre le soleil levant havrais et le Hi no Maru, le disque solaire devenu le symbole du Japon. Avec Impression, soleil levant, Monet affirme son art « tout en faisant peut-être jouer, par le choix du titre et le motif du soleil rouge, la référence à la dénomination et au drapeau du pays du Soleil levant avec l’aurore d’un nouvel art en Occident, écrit la spécialiste du peintre. Par la conjonction du titre et du tableau, la situation d’exposition faisait de cette peinture un manifeste : l’impressionnisme y trouverait son nom, elle en serait le drapeau. » Dans un autre essai, « Monet et le Japon vu du Havre », Ségolène Le Men rappelle que le port du Havre avait en outre ouvert, à cette époque, plusieurs voies commerciales avec le Japon.

Le "smog"  havrais

Cette vue du port du Havre est parfois confondue, au XIXe siècle, avec une vue de la Tamise à Londres. Il faut dire que la capitale britannique et son célèbre brouillard (le smog) a puissamment influencé l’œuvre de Claude Monet, qui fait son premier voyage à Londres en 1870. Là, Monet visite les musées avec Pissarro et découvre les peintures de Whistler et de Turner qui vont nourrir les recherches sur les effets atmosphériques menées par les deux exilés français – Impression, soleil levant appelle notamment la comparaison avec le Lever de soleil dans la brume de Turner (1807). « Les trois marines réalisées sur les bords du fleuve en 1871 témoignent d’un changement fondamental et annoncent les trois marines de la série havraise, Impression, soleil levant, Soleil levant (marine) et Le Port du Havre, effet de nuit », écrit Géraldine Lefebvre dans le catalogue de l’exposition Monet au Havre, en 2016. Ainsi des contours si reconnaissables du parlement britannique qui émergent difficilement d’un brouillard monochrome, véritable innovation artistique dont Monet se souviendra un an plus tard, au Havre, pour peindre les mâts des bateaux et les cheminées des usines en activité.

À 7 h 35,  le 13 novembre  1872

« Il y a en [Monet] un peintre de marines de premier ordre. Mais il entend le genre à sa façon, et là encore je trouve son profond amour pour les réalités présentes. On aperçoit toujours dans ses marines un bout de jetée, un coin de quai, quelque chose qui indique une date et un lieu. » Zola se doutait-il en écrivant ces lignes en 1868 qu’une enquête quasi policière permettrait au XXIe siècle de dater à la minute près le moment de l’exécution du tableau ? Nous savons en effet aujourd’hui que Monet a peint son tableau depuis sa chambre de l’hôtel de l’Amirauté, situé sur l’actuel quai de Southampton, au Havre (où Stendhal avait déjà séjourné en 1837). Grâce aux calculs astronomiques de la position du soleil, aux calculs hydrographiques du niveau des marées et à l’étude du vent, Géraldine Lefebvre (historienne de l’art) et Donald W. Olson (astrophysicien) ont également proposé la date, précise, du 13 novembre 1872 à 7 h 35 du matin.

Le temps au temps… 

Claude Monet a probablement peint son tableau en une seule séance. Le soleil comme les bateaux en bas à gauche ont été les dernières touches apportées à la toile. Ce temps de l’exécution contraste avec celui de la reconnaissance. Impression, soleil levant est, en effet, longtemps resté en mains privées, chez Ernest Hoschedé puis Georges de Bellio, avant d’être offert au Musée Marmottan par la fille de ce dernier, Victorine Donop de Monchy, dans les années 1940. À propos de cette donation, Claude Roger-Marx écrit le 2 avril 1949 dans Le Figaro littéraire : « C’est dans un musée un peu confidentiel – le musée Marmottan sis à la Muette – que, passé la mauvaise saison qui en fait une glacière, les visiteurs, en foule, viendront se recueillir devant tel orbe de feu qui monte ou qui descend dans une mer de brume, et dont le titre – Impression, 1872 – servit d’étendard – d’étendard criblé – à la nouvelle école. » Longtemps considérée comme une œuvre secondaire voire mineure, la toile qui avait inspiré son nom au mouvement, peut dès lors gagner son statut d’œuvre manifeste de l’impressionnisme… 

 "Face au soleil ", l’exposition

Pour célébrer les 150 ans de son chef-d’œuvre, le Musée Marmottant Monet inscrit Impression, soleil levant de Monet dans une histoire de la représentation du soleil, de l’Antiquité à nos jours. L’exposition présente près d’une centaine d’œuvres de Dürer, Rubens, Claude Gellée dit « Le Lorrain », Vernet, Turner, Friedrich, Courbet, Boudin, Pissarro, Signac, Derain, Maurice Denis, Vallotton, Munch, Otto Dix, Sonia Delaunay, Miró, Calder et Gérard Fromanger. F. S.

Repères biographiques

1840 
Naissance à Paris


1871 
À Londres, admire Turner à la Tate et rencontre le marchand d’art Paul Durand-Ruel
 

1874 
Impression, soleil levant est présenté lors de la première exposition du groupe des impressionnistes, dans l’ancien atelier de Nadar
 

1883 
S’installe à Giverny


1926 
Décède à Giverny

« Face au soleil, un astre dans les arts »

Du 14 septembre 2022 au 29 janvier 2023 Musée Marmottan Monet, 2, rue Louis-Boilly, Paris-16e. Du mardi au dimanche de 10 h à 18 h, nocturne le jeudi jusqu’à 21 h. Tarifs : 12 et 8,50 €. Commissaires : Marianne Mathieu et Michael Philipp. www.marmottan.fr

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°757 du 1 septembre 2022, avec le titre suivant : Impression soleil levant

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