Mardi 11 décembre 2018

Etats-Unis - La ségrégation dans l’art américain

Au Quai Branly, procès de la ségrégation

Au Quai Branly, « The Color Line » révèle des artistes africains-américains peu montrés et méconnus en Europe, dont les œuvres dénoncent le combat pour l’égalité des droits

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 22 novembre 2016 - 762 mots

De nombreux artistes afro-américains, souvent peu connus en Europe, ont représenté la ségrégation raciale qui visait leur communauté depuis l’abolition de l’esclavage. Cette exposition, riche en tableaux et documents, leur rend hommage tout en revenant sur une page sombre de l’histoire des États-Unis dont il est légitime de se demander si elle est vraiment tournée.

PARIS - Connaissez-vous Horace Pippin, « le premier artiste nègre d’importance à être apparu sur la scène américaine », selon les mots du collectionneur Albert C. Barnes ? Un des tableaux les plus réputés de cet artiste autodidacte (1888-1946) montre un spectacle apocalyptique d’explosions, de tranchées émaillées de fils barbelés desquelles jaillissent des fantassins américains blancs. Il faut scruter l’œuvre attentivement (The end of the war, 1930-1933, Philadelphia museum of art) pour apercevoir, au premier plan, des silhouettes de soldats noirs, armes à la main, presque invisibles, tant ils se fondent dans ce paysage de désolation figurant les champs de bataille de la Première Guerre mondiale. C’est le long combat des Noirs pour sortir de l’ombre et exister sur le sol des États-Unis que conte cette foisonnante exposition, réunissant plus de 600 œuvres et documents dans la galerie Jardin du Musée du quai Branly. Cent cinquante années de combats douloureux vues à travers le prisme de la création artistique.

Le fil directeur de cette épopée ? The Color line, expression empruntée au titre d’un article de 1881 du leader noir Frederick Douglass, qui désigne la ségrégation des Noirs aux États-Unis apparue après la fin de la guerre de Sécession et l’abolition de l’esclavage (1865) : la ligne de couleur vue par ceux qui ont eu à en subir le joug. Beaux-arts, littérature, cinéma, photographie : l’angle adopté par Daniel Soutif, le commissaire de l’exposition, est particulièrement large. Trop peut-être ?

Artisans méconnus de l’émancipation

Le grand mérite de l’exposition est de permettre de découvrir, à Paris, des dizaines d’artistes – peintres, sculpteurs et graveurs — souvent admirables, mais peu exposés en Europe et donc très peu connus. Ainsi d’Aaron Douglas (1899-1979), dont les œuvres pleines de lyrisme inspirées de thèmes et motifs africains d’inspiration Art déco ou de Jacob Lawrence (1917-2000) célébré très jeune pour ses « Migration series » : une suite de soixante panneaux décrivant la migration des Noirs fuyant les plantations du Sud pour venir s’installer dans les grandes villes industrielles du nord. Des peintures et sculptures, étonnantes d’intensité et de force plastique, dont on se prend à regretter, en cheminant de salle en salle, qu’elles ne soient pas plus nombreuses. Organisée autour d’un parcours chronologique en trois temps (jusqu’en 1918 ; de 1914 à 1945 ; et de 1945 à 1964 en chemin vers les Civil Rights), l’exposition ménage une large place à des centaines d’affiches, de caricatures, de couvertures – et de pleines pages – de revues, de magazines et de livres d’époque. Mais moins aux œuvres.

Ce combat des artistes vers la lumière et en faveur de l’émancipation de leurs frères de couleur prend plusieurs formes : célébration de l’abolition de l’esclavage avec des pièces comme Forever Free – une sculpture de 1867 montrant un couple affranchi brisant ses chaînes –, dénonciation des lynchages, de la ségrégation, du statut de citoyen de seconde classe qui leur est réservé (émouvante photo de Gordon Parks montrant un noir entrouvrant, l’air ébahi, la plaque d’un égout dont il tente de s’extraire pour gagner l’air libre) et de la violence policière omniprésente comme dans Moon over Harlem de William H. Johnson.

Tout art doit être propagande

Pour le grand penseur noir du XXe siècle, William Edward Burghardt du Bois, « tout art est et doit être propagande ». La mission de l’artiste africain-américain doit être, selon lui, de « reconstruire l’image du Noir défigurée par l’esclavage, le racisme et la Color line », explique Daniel Soutif. Henry Ossawa Tanner (1859-1937) s’y emploie avec grâce dans ses toiles célébrant les valeurs familiales comme La leçon de banjo, figurant un père en train d’apprendre à son fils, assis sur ses genoux, à jouer de l’instrument. Les luttes, émaillées de violences, pour la conquête des droits civiques s’amplifiant, les artistes africains-américains œuvrent, par la suite, à magnifier Malcolm X et Martin-Luther King, leurs icônes noires assassinées. Que reste-t-il de la Color line dans l’Amérique d’Obama ? « America 1968/2015. What has changed, what hasn’t », titrait, le 30 avril 2015, le magazine Time, montrant à sa une en forme de réponse une photo de 2015 d’un manifestant-émeutier noir tentant d’échapper à la répression de forces de l’ordre en surnombre.

THE COLOR LINE

Commissaire : Daniel Soutif
Nombre d’œuvres : 600 environ

THE COLOR LINE, Les artistes africains-américains et la ségrégation

Jusqu’au 15 janvier 2017, Musée du quai Branly Jacques Chirac, 222, rue de l’Université, 75007 Paris, tél. 01 56 61 70 00, www.quaibranly.fr, mardi, mercredi et dimanche 11h-19h, jeudi, vendredi et samedi 11h-21h. Catalogue, 400 p., 49 €

Légende Photo :
William H. Johnson, Moon over Harlem, vers 1943-1944, huile sur contreplaqué, 72,5 x 90,8 cm, Smithsonian american art museum, Washington. © Smithsonian american art museum, Washington

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°468 du 25 novembre 2016, avec le titre suivant : Au Quai Branly, procès de la ségrégation

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