Paris-7e

Un siècle et demi de combats antiracistes

Musée du quai Branly-Jacques Chirac jusqu’au 15 janvier 2017

Par Colin Cyvoct · L'ŒIL

Le 21 novembre 2016 - 530 mots

« The Color Line », la \"ligne de la couleur\", désigne cette frontière invisible qui sépare blancs et noirs aux États-Unis d’Amérique.

Inventée par Frederick Douglass, un esclave qui s’évade en 1838 et devient un combattant abolitionniste de premier plan, cette métaphore est toujours d’actualité. Obama n’est-il pas qualifié de « premier président noir », alors qu’il n’est pas plus noir que blanc : son père a la peau noire, sa mère la peau blanche. Environ six cents œuvres provenant pour la plupart de collections privées et publiques d’Amérique du Nord – tableaux, gravures, œuvres graphiques, cartes postales, sculptures, journaux, affiches, photographies – se déploient de la fin de la guerre de Sécession et de l’abolition de l’esclavage (1865) à nos jours, dans un parcours chronologique très dense. Deux grandes céramiques accueillent le visiteur au seuil de l’exposition. Réalisées par un esclave, David Drake, dit Dave the Potter (vers 1801-1870), elles comportent des inscriptions crypto-poétiques forcément subversives, puisque les esclaves étaient contraints à l’illettrisme par leur propriétaire. Dave the Potter est un des premiers artistes africains-américains dont des œuvres nous sont parvenues. Daniel Soutif, commissaire de l’exposition, a préféré, pour l’intitulé de la manifestation et pour tous les cartels, le terme africain-américain à celui d’afro-américain, plaçant ainsi sur un pied d’égalité l’origine africaine et la nationalité nord-américaine.

Les années qui suivent l’abolition de l’esclavage se révèlent riches en avancées et en régressions. Quatre millions d’esclaves sont libérés. Le Civil Rights Act de 1866 déclare que tout individu né aux États-Unis d’Amérique, à l’exception des Indiens, est citoyen du pays. Puis apparaissent à partir de 1877 les lois surnommées « Jim Crow », qui instaurent la ségrégation dans des États du Sud. De nombreux documents montrent comment des noirs parviennent à subvertir les pratiques culturelles des blancs en les détournant. Démonstrations populaires d’un racisme blanc outrancier qui s’exprime sur scène dans la seconde moitié du XIXe siècle, les spectacles blackface sont joués par des comédiens blancs grimés en noirs pour les ridiculiser, les traitant souvent de « Coons », abréviation de « ratons laveurs ». Rapidement, les Africains-Américains se griment en noir, parodiant à leur tour les blancs singeant les noirs. Beaucoup plus éprouvante, une importante séquence sur les lynchages, particulièrement bien documentée, confronte le spectateur à l’insupportable. Plusieurs milliers de noirs ont été lynchés aux États-Unis jusqu’en 1980. Parfois annoncés par les journaux, ces assassinats, souvent précédés de tortures, attiraient les foules. Des dizaines de photos et de cartes postales en conservent l’effrayant souvenir. Des peintures, gravures et dessins d’artistes tels que Hale Woodruff, Loïs Mailou Jones, Charles Alston et Robert Thompson évoquent ces atrocités.

Bien d’autres thèmes importants (la musique, le cinéma, la littérature, le sport, les guerres, l’Exposition universelle de Paris de 1900…) sont abordés dans cette exposition exemplaire qui dévoile nombre d’artistes africains-américains qu’on peut s’étonner de ne découvrir qu’aujourd’hui en France. Ainsi en est-il des peintures et des dessins d’Horace Pippin (1888-1946), un artiste autodidacte qualifié par le collectionneur Albert C. Barnes de « premier important artiste noir à apparaître sur la scène américaine », et de Jacob Lawrence (1917-2000), auteur de Migration Series, une soixantaine de petits panneaux peints, inoubliables, parmi quelques autres pépites !

« The Color Line. Les artistes africains-américains et la ségrégation »

Musée du quai Branly-Jacques Chirac, 37, quai Branly, Paris-7e, www.quaibranly.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°696 du 1 décembre 2016, avec le titre suivant : Un siècle et demi de combats antiracistes

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