Arêtes, (re)coins et encoignures...

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 16 octobre 2007

Passées les premières réticences face à une exposition rassemblant pêle-mêle Joseph Beuys, Dan Flavin, Pascal Pinaud, Cildo Meireles, Peter Downsbrough ou Michelangelo Pistoletto et qui semble vouloir d’abord se définir par une pure affaire de forme, la sélection déployée par le CAPC s’affirme plus complexe et moins littérale. Un angle dans tous ses états, puisque c’est de lui qu’il s’agit et qui se définit au fil du parcours, tout autant par sa forme, ses arêtes vives, sa ligne concrète que par sa manière d’occuper l’espace, de le modeler, de le signifier. Angle tracé par l’artiste. Angle bâti par l’architecte. Angle d’ordinaire soustrait à l’espace d’exposition et réinvesti par les artistes. Ce même angle par lequel l’espace se dresse, et par lequel l’espace se ferme, sur lequel il bute, et par lequel il se découvre. L’angle comme élément constructif, césure de la surface, dysfonctionnement, liant ou élément structurel de l’espace construit. Et le parcours imaginé s’y arrête longuement, convoquant en une sorte de généalogie hétéroclite de la prise d’angle, Jean-Michel Meurice, Michel Aubry, François Morellet ou Carsten Höller et son Light Corner, surfaces lumineuses rectangulaires faites d’ampoules à éclairage vif et froid, recouvrant deux larges plans d’un angle et qui immergent alors le sujet placé en son espace. Le propos n’omet pas pour autant l’angle présumé riche en paraboles, chargé parfois de circonscrire un espace restreint, autonome, replié, celui du refuge, celui de la punition. Ou peut-être encore l’angle oublié, petit coin, recoin, au point de surgir finalement comme espace aussi impraticable que souverain. Cet angle-là, Veit Stratmann l’investit et le neutralise en un savant jeu d’effronterie et d’exigence formelle, disséminant sa réflexion critique sur le statut de l’œuvre d’art par de petits éléments métalliques aussi modestes que les recoins dans lesquels ils sont embusqués. Un angle subalterne qui peut encore et paradoxalement appuyer, surligner l’objet qu’il accueille, à l’image de la Poursuite en angle sur trois plans A n° 1 de Michel Verjux. Angle dont la propre charge formelle et spatiale empiète sur les réponses que lui fournissent les artistes. Bref, l’angle comme lieu de création, zone flottante et signe spatial bien plus que comme forme. Le parcours du CAPC laisse ceux qui, les premiers, en examinèrent les enjeux au tournant du xxe siècle, Braque, Schwitters ou Tatline, alors même qu’il s’agissait explicitement de contester la domination normative du tableau de chevalet. Le geste le plus exemplaire restant sans doute celui de Malévitch qui, en 1915, accrocha un carré noir sur fond blanc de petit format dans l’un des angles supérieurs de l’espace de l’exposition « 0,10 » à Saint-Pétersbourg, rejouant la disposition traditionnelle des icônes byzantines. Les années 1960 et 1970 s’emparent à nouveau et sans complexe de cet espace angulaire trop simple, trop discret et trop archétypique pour être honnête, ajoutant à la redéfinition hardie de l’œuvre d’art amorcée par les aînés, celle de l’espace d’exposition et celle de l’architecture, à son tour sévèrement bousculée. Gordon Matta-Clark, trouve alors avec bonheur sa place (que l’on aurait aimée plus conséquente) dans l’exposition. Issu de la série des « Bronx Floors » réalisés en 1973, Fourway Wall s’attaque à la rigidité de la structure architecturale. Il y réfute toute velléité de solidité spatiale, taillant sans vergogne dans les angles de l’architecture ainsi déconstruite. Les carrés creusés par la découpe épargnent la seule et fragile arête solide de l’angle, ouvrant une trouée sur une autre, démultipliant les pièces en une mise en abyme, une série d’accidents chargée de perturber l’espace, la perception et les fondements de l’architecture. Une autre façon de s’emparer de cet angle honoré au CAPC.

« À Angles vifs », BORDEAUX, CAPC, musée d’Art contemporain, 7 rue Ferrère, tél. 05 56 00 81 50, 9 juin-26 septembre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°559 du 1 juin 2004, avec le titre suivant : Arêtes, (re)coins et encoignures...

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