Samedi 15 décembre 2018

Eileen Gray, la dame du laque

L'ŒIL

Le 1 février 2001 - 1544 mots

Aristocrate audacieuse, Eileen Gray
passa du dessin à la décoration puis
à l’architecture, avec son seul talent pour apprentissage. Après la dernière Biennale des Antiquaires et les stands fastueux de la galerie Vallois et l’Arc en Seine centrés sur les laques des années 10-20, la galerie Peyroulet présente les meubles réalisés en 1927-29 pour la Villa E-1027 de Roquebrune.

Pas une fée qui ne se soit penchée sur le berceau de Eileen Gray le 9 août 1878, au manoir de Brouwnswood, au sud-est de l’Irlande. Elles lui prédirent santé (elle vécut pratiquement centenaire), fortune, intelligence, beauté, générosité, ingéniosité, curiosité... Jusqu’à ce que ne déboule la méchante fée pour semer la zizanie dans le chœur des louanges et lui prédise ce qui pouvait exister de pire pour une future jeune fille distinguée de l’ère victorienne : l’anticonformisme !
Après une jeunesse dorée et bohème entre Londres et Paris où elle s’essaye aux beaux-arts, notamment à l’académie Julian, fuyant déjà les perspectives étouffantes d’une certaine respectabilité, Eileen comprend très vite que c’est de liberté qu’elle est éprise et, aussi inconvenant que cela paraisse, n’hésite pas à tout sacrifier à son indépendance, ce qui, à l’époque, s’appelle extravagance. Autodidacte, elle va vers ce qui l’attire, sans complexe. Et ce qui l’excite est la nouveauté, pas la tradition. Elle s’intéresse à tous ceux qui prônent une simplicité des formes allant à l’encontre de la préciosité si prisée des Français, afféterie qu’elle combattra toujours violemment. Lors d’un voyage à Londres, elle entre par hasard chez un restaurateur, Monsieur Charles, en train de réparer d’anciens paravents de laque. Curiosité fatale qui fera d’elle la grande dame du laque. Bien avant Dunand, bien avant et mieux que les autres, elle s’éprend de cette matière magique, si difficile à travailler et ne supportant que la perfection. Elle apprend à passer et repasser à l’infini les couches de cette laque, féminine lorsqu’elle est souple, masculine quand elle devient rigide. De retour à Paris, elle cherche et trouve l’homme qu’il lui faut, le Japonais Sougarawa qui lui apprend pendant leurs nombreuses années de collaboration à maîtriser ce vernis résineux si sensuel. De ce médium oriental et traditionnel, elle tire des formes nouvelles à l’exotisme réinventé, aux lignes sculpturales et cubiques, aux couleurs exceptionnellement profondes et aux divers traitements tout à fait inventifs : laque grattée, arrachée, poudrée, incrustée d’or, d’argent ou de nacre, jamais trop luisante, mais veloutée comme du miel. Son travail est si lent, si long, si pénible qu’il lui abîme à jamais les mains ainsi que le rapporte l’antiquaire Cheska Vallois, qui a été parmi les premières à la redécouvrir et qui l’a royalement présentée à la dernière Biennale des Antiquaires de Paris. Elle l’avait rencontrée peu avant la célèbre vente de Jacques Doucet de 1972 qui allait la sortir de l’oubli.
Eileen Gray se fait un nom dans le Paris artistique et mondain grâce au couturier et collectionneur Jacques Doucet à qui elle vend son paravent rouge sombre Le Destin (1913), figuratif d’un côté, abstrait de l’autre. Mais aussi la Table aux lotus dont elle reniera les quatre glands à perle d’ambre qui en ornent les quatre coins, ainsi qu’une table au plateau de laque noire piquée d’un bilboquet rouge et argent dont les pieds, très différents, ont un dessin carré et architectural, en même temps qu’une inspiration vaguement « art nègre ». Elle a alors pour clients la vicomtesse de Noailles et la duchesse de Clermont-Tonnerre. Elle est l’amie de ces riches Américaines scandaleusement saphiques ayant choisi de se fixer à Paris avant la guerre de 1914 comme Gertrude Stein, Alice Toklas, Natalie Barney ou Romaine Brooks. Eileen Gray s’installe, elle, en 1907 au 21 de la rue Bonaparte où elle restera pendant 70 ans. Elle se lasse peu à peu de l’art du laque qui lui semble refléter un temps révolu et, poussée par son désir constant d’innover, elle se met à dessiner des tapis et installe son amie d’enfance Evelyn Wyld rue Visconti pour les réaliser. Elle tourne résolument le dos aux roses pompon Art Déco, optant pour des motifs cubistes géométriques. Dans les années 20, sa notoriété explose. Presque toutes ses pièces en laque sont uniques, la plupart fabriquées par elle-même, et ses tapis plaisent beaucoup. Elle interprète librement les arts primitifs alors en vogue, mélangeant Chine, Océanie et Afrique pour donner naissance à un exotisme bien à elle, très subtil, dont les proportions sculpturales répondent à l’agencement du lieu.

Des lignes abstraites et douces
L’idée que le meuble doit faire partie intégrante de l’environnement germe dans son esprit. Elle a l’occasion de mettre en pratique ses intuitions en réalisant pour Mme Mathieu Lévy un appartement « tout laque » entre 1920 et 1922, projet de grande envergure encore jamais proposé à aucune femme ! Murs et moulures se recouvrent de panneaux de laque aux lignes abstraites et douces, l’espace swingue grâce à divers paravents dont les sublimes Blocs, dans leur première version blanche. Dans le même désir d’un rythme continu, les murs du hall se tapissent de centaines de petits rectangles tels des briques en laque veinée. Une forte impression de mobilité et d’articulation se dégage de l’ensemble. Cette conception du mouvement, très nouvelle, deviendra peu à peu fondamentale pour Gray et se retrouvera, très développée, dans sa période moderniste. Deux meubles du salon deviennent mythiques : le Divan Pirogue et le Fauteuil Serpent. Ce lit de repos en forme de canoë reposant sur 12 pieds comme 12 arches, à la fois massif et dentelé, ourlé comme une immense huître dont l’intérieur irisé couleur perle contraste avec l’extérieur en laque marron à l’allure faussement brute, est un chef-d’œuvre. Le succès est tel que Eileen Gray ouvre une galerie en 1922 sous l’enseigne de Jean Désert où elle peut présenter toute sa production et notamment ses lampes étonnantes. L’estime est garantie, le New York Times titre « Une excursion dans le domaine du jamais vu ». Le nom des quelques clients est ronflant, mais les commandes n’affluent pas : meubles trop longs à réaliser, trop coûteux, mélange de luxe et d’austérité trop original. Seuls les tapis trouvent régulièrement des acquéreurs. Le temps du laque tire à sa fin pour elle alors qu’il bat son plein pour les autres. Gray, de plus en plus anticonformiste, se dirige comme un aimant là où on ne l’attend pas.
Plusieurs rencontres sont déterminantes. Celle avec Le Corbusier au Salon des Artistes décorateurs de 1923, où ses paravents Blocs, noirs cette fois, sont très remarqués par le diable en personne, l’idéologue intransigeant de l’anti-décoratif. Elle se sent passionnément attirée par l’architecture, est très flattée d’être encensée par la revue hollandaise Wendingen, vénère le groupe De Stijl, se précipite à l’exposition parisienne des architectes Oud, Rietveld et Wils et dévore les idées de van Doesburg dans son Vers une architecture plastique. Enfin, elle rencontre le seul homme de sa vie, le Roumain Jean Badovici, grand ami de Le Corbusier et de Zervos, éditeur de la revue L’Architecture vivante. Il la stimule, flaire ses qualités exceptionnelles, l’encourage par ses écrits : « Cette unité systématique vers laquelle convergent toutes les lignes et à laquelle tendent toutes les valeurs donne aux créations d’Eileen Gray une signification architectonique unique. Les meubles, les tentures, l’atmosphère générale apparaissent comme les composantes d’une âme, celle de l’habitant et les formes extérieures correspondent à son propre rythme intérieur ». Malgré leurs désaccords personnels ultérieurs, jamais personne ne comprendra mieux que lui ce qu’elle voulait faire. D’ailleurs, il la pousse très vite, elle qui n’a fait aucune étude pour cela, à construire. Comme elle l’a toujours fait, elle se lance à fond dans le modernisme avec des naïvetés qui se révèlent être des trouvailles et une ingéniosité pratique toute féminine. Entre 1927 et 1929, elle construit en surplomb de la Méditerranée, à Roquebrune, la Villa E-1027 qu’elle donnera à Badovici, en 1930. Toujours pour lui, elle bâtit son minuscule studio de la rue Chateaubriand à Paris et, pour elle, en 1934, la villa Tempe a Pallia, à Castellar près de Menton. Ses trois réalisations sont « un organisme vivant ».

Tout se transforme
Bien avant Charlotte Perriand, ce qui à l’extérieur est escamotable, coulissant, basculant, se prolonge à l’intérieur. Elle invente à l’infini de judicieux systèmes de rangement pour gagner de la place : fenêtres escamotées, placards invisibles, escaliers cachés, tout se plie, se déplie, pivote, se transforme, disparaît. Tout bouge. Rien n’est ce qu’il semble être. Nomade, à multi-facettes et à multi-usages, son mobilier reste d’une élégance confondante. Gray réussit à humaniser une standardisation trop souvent froide. Elle pimente ce nouvel art de vivre exagérément austère de touches d’humour et son goût de l’insolite prendra toujours le dessus. Pourquoi, par exemple, concevoir systématiquement des bras de fauteuils symétriques ? Elle dessine donc en 1926 un fauteuil en tubes d’acier aux bras asymétriques qu’elle baptise Non conformiste. Gray est un précurseur dès 1926 avec une chaise-longue articulée très rationaliste inspirée du Transatlantique, précédant celle de Le Corbusier. Ses chaises tubulaires anticipent celles de Breuer et de Mies van der Rohe. Elle souffrira toujours, dans ce milieu d’hommes misogynes, d’être considérée comme une dilettante géniale et cantonnera sa solitude et sa marginalité dans un refus des concessions parfois arrogant et exagéré, relevant à plaisir les défis.

- PARIS, galerie Gilles Peyroulet & Cie.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°523 du 1 février 2001, avec le titre suivant : Eileen Gray, la dame du laque

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