Samedi 15 décembre 2018

Paroles d’artiste

Yan Pei-Ming

« L’art ne réagit plus par rapport à un pays »

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 28 mai 2004 - 747 mots

Des formats immenses, de larges coups de brosse nerveux... les portraits de Yan Pei-Ming sont aussi proches du pop art par leurs sujets que du Réalisme socialiste par leur facture. Les peintures de cet artiste d’origine chinoise parlent d’une société à grande vitesse où les images deviennent des lieux communs en un éclair. À l’occasion de ses expositions à la galerie Anne de Villepoix et au Parc de la Villette, à Paris, il répond à nos questions.

 D’où vient le titre de l’exposition « The Way of the Dragon » ?
C’est le titre d’un film de Bruce Lee que je connais depuis très longtemps et que j’ai vu à plusieurs reprises. L’ensemble de l’exposition est composé comme un film. Chaque personnage joue donc un des rôles de ce film.

Épaisseur de la touche, larges coups de pinceaux brosse…, vous donnez l’impression de vous battre avec vos portraits. Qu’en est-il ?
C’est une sorte d’émotion. L’instinct lui-même. Dans chaque portrait que je fais, il y a toujours un moment de grâce. C’est un travail très intuitif, un travail de précision mais avec beaucoup de hasard aussi. C’est très expressif, je vais exprimer un moment précis.

Comment s’effectue le choix de vos sujets ?
Tous les sujets m’intéressent. Au départ, je ne réalisais que des visages. Depuis un ou deux ans, il y a aussi des gestes, du mouvement… J’élargis mon sujet, et tout ce qui peut nourrir mon travail est le bienvenu. Le cinéma en fait partie.

Mao, Marilyn, le pape… vous vous intéressez à des figures-cultes.
Dans l’exposition chez Anne de Villepoix, il y a plusieurs autres portraits, dont beaucoup d’anonymes. Il y a aussi le portrait du pape, mais ce n’est pas Jean Paul II… c’est l’idée que l’on aurait d’un pape. Le pape, pour moi, est aussi devenu une figure du kitsch.

Peut-on faire un lien, par vos sujets, au pop art ?
Pourquoi pas. J’ai toujours aimé Andy Warhol. C’est un artiste qui a eu beaucoup d’influence. C’est une grande figure de la peinture contemporaine. Il est inévitable.

Vous êtes né en Chine. L’influence du Réalisme socialiste dans votre peinture est-elle consciente ?
Je pense qu’effectivement c’est une dérive de la peinture de propagande : de très grands formats, de larges coups de brosse… Le sujet en est très différent mais la façon de peindre est très proche.

Vous étiez déjà peintre en Chine ?
Je suis arrivé de Chine il y a vingt-trois ans. J’ai commencé à peindre très jeune, vers 12 ou 13 ans. J’animais un atelier de propagande, au service de l’école, du quartier puis de l’usine. Ensuite, j’ai commencé à peindre des portraits de paysans, d’ouvriers et de soldats, des voisins, la famille… c’est-à-dire une sorte de portrait du peuple, un travail proche de la population.

Est-ce en cela que la tradition chinoise se retrouve dans votre travail ?
La tradition, je suppose que c’est inévitable. En même temps, ce n’est pas vraiment visible. Aujourd’hui, l’art ne réagit plus par rapport à un pays, un environnement ou un contexte. Il y a une mondialisation du sujet. Il n’y a plus de peintres chinois qui traitent de sujets chinois… Si un Chinois fait un portrait de Mao aujourd’hui, on parle d’exotisme, mais un Chinois qui fait un portrait du pape, je pense que c’est encore plus exotique. Avec toutes les images véhiculées sur Internet, les sujets n’appartiennent plus à un seul peuple. Tous les touristes peuvent aller à Rome visiter le Vatican. Après Vélasquez, Francis Bacon ou Warhol, le pape est un éternel sujet. Pape, CRS, soldat, ce ne sont pas des personnages précis. Ce sont des hommes que l’on identifie par leur apparence.

Vous présentez aussi une exposition à la Villette.
C’est « L’aéroport international », un paysage à 360 degrés. Il s’agit d’un aéroport vide plongé dans le noir quand on y pénètre et qui s’illumine petit à petit. C’est un lieu devenu commun. Chaque aéroport se ressemble. Il y a un anonymat du lieu. C’est une sorte de paysage international. L’aéroport, c’est un raccourci entre les hommes. Autrefois, entre Shangaï et la France, il fallait trois mois de bateau, aujourd’hui, on y est pratiquement en dix heures. L’homme vit à une vitesse supérieure.

- The Way of the Dragon, galerie Anne de Villepoix, 43, rue de Montmorency, 75003 Paris, tél. 01 42 78 32 24. Jusqu’au 29 juin. - Aéroport International, Parc de la Villette, place de la Fontaine-aux-Lions, 211, avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris, tél. 01 40 03 75 00. Jusqu’au 6 juin.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°194 du 28 mai 2004, avec le titre suivant : Yan Pei-Ming

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