Vers une culture 2.0

Par Stéphanie Lemoine · L'ŒIL

Le 21 novembre 2016 - 1705 mots

De Bruxelles à Pantin, des initiatives tendent à faire bouger les frontières culturelles. Leurs initiateurs, qui se réfèrent volontiers à la pensée de Rifkin, voient dans l’art et la culture une forme de résistance.

C’est une ancienne brasserie en brique posée au bord du canal, dans le quartier de Molenbeek à Bruxelles. Sur quatre étages, collections permanentes et expositions temporaires y déroulent une histoire de l’art au présent qui n’a pas grand chose à voir avec ce que montrent d’ordinaire livres et institutions. Bande dessinée et illustration, cultures urbaines (skateboard, graffiti, street art), tatouage… : ici s’exposent ceux qui travaillent hors cadre, ceux qui frayent dans les marges, ceux qui brouillent les frontières et hybrident les formes, les adeptes de l’écart, du pas de côté ou des arts dits « mineurs », bref tous ceux qui semblent échapper à l’estampille « artistes contemporains », malgré l’évidente contemporanéité de leur démarche. Ils s’appellent Swoon, Espo, Brecht Vandenbroucke, Horfé, Mobstr, Faile, Maya Hayuk, Momo ou Fuzi et exercent loin des spéculations du marché de l’art, loin des louanges des critiques d’art, mais au plus près d’un large public qui les connaît et les soutient, pour les avoir vu éclore et grandir sur Internet et les réseaux sociaux. À leurs œuvres font pendant des vidéos réalisées par l’équipe du musée et qui les montrent au travail : il s’agit de cerner au plus près leur démarche, sans pour autant verser dans la pesanteur des cartels habituels. Ici, la relation au public se veut directe, immédiate.

Un nouveau musée pour la civilisation de l’empathie

Inauguré en avril 2016, le Mima (Millenium Iconoclast Museum of Art) revendique un « héritage précédé d’aucun testament », selon la formule de René Char, celui de la culture 2.0. Une culture que Raphaël Cruyt, cofondateur du lieu avec sa femme, Alice, et un couple d’entrepreneurs dans la musique, décrit tour à tour comme « décloisonnée », « empathique », « collaborative » et « transversale » : « Nous voulons présenter notre vision de la création contemporaine et aborder la globalisation et la révolution digitale, en y examinant la place de l’humain », résume-t-il. « Techno-optimistes », les fondateurs du Mima se réfèrent volontiers à Jeremy Rifkin, chantre d’une « troisième révolution industrielle » marquée par la convergence d’Internet et des énergies renouvelables et censée favoriser l’avènement d’une « civilisation de l’empathie » où les hiérarchies et frontières disciplinaires se dissoudraient dans l’horizontalité du réseau, où les êtres humains développeraient une nouvelle conscience de l’autre et de soi.

On sent aussi chez Raphaël Cruyt l’influence de Bill Mollison et de la permaculture : l’attrait du Mima pour les marges, les « bordures » et les zones de contact et d’échange est dans le droit fil d’une « science de la conception » dont l’horizon est la résilience, c’est-à-dire la capacité à accroître la diversité d’un système pour mieux lui permettre d’absorber les crises. Le modèle économique du lieu en témoigne : ici, peu de dépendance aux subsides publiques – elles constituent 10 % des fonds et sont allouées de manière ponctuelle –, mais une multiplication des sources de financement, du mécénat au crowdfunding, en passant par le sponsoring et bien sûr les recettes générées par les entrées. « Celles-ci font partie intégrante de l’économie du lieu, explique Raphaël Cruyt. Nous voulons un vrai échange avec le public. S’il ne vient pas, c’est que le Mima n’a pas de raison d’être. »

Des espaces de pensée en marge des institutions

Dans sa volonté d’embrasser la culture Internet et d’en questionner les ressorts éthiques, le Mima fait un peu figure de cas d’école. Sa vision, sa programmation, son fonctionnement et le pas de côté qu’il fait hors des modèles institués sont emblématiques de la façon dont se réinventent la création, la présentation et la circulation des œuvres d’art à l’ère (post-)digitale. Sa recherche de transversalité, d’horizontalité, de décloisonnement et de relation directe avec un public élargi ne lui sont d’ailleurs pas propres : on les trouve aussi au fondement de La Colonie – le mot est barré sur l’enseigne en néon qui orne la façade – ouverte par Kader Attia à deux pas de la gare du Nord le 17 octobre dernier. Espace hybride, entre café, workshop et espace d’exposition, le lieu se veut, de l’aveu de son fondateur, une « agora » où l’on cède ensemble à « l’urgence de repenser le maintenant », où l’on « tire un trait sur le passé » pour mieux embrasser l’avenir : « L’espace public est colonisé de toutes parts par les pensées les plus obscures, décrit l’artiste, lauréat du prix Marcel Duchamp. Dans un monde où les réseaux sociaux nous dictent de plus en plus notre manière d’être, nous devons résister à tout ce qui peut nous empêcher d’être nous-mêmes. » Un tel enjeu déborde donc très largement la question coloniale, dont le lieu entend pourtant discuter sans fard, car « les blessures non soignées gangrènent ».

En marge des espaces institutionnels – Kader Attia insiste sur ce point –, il s’agit plus largement de revitaliser la tradition du débat public et la culture du verbe, mais aussi de décloisonner les pratiques et les imaginaires, pour mieux s’assumer comme lieu de transmission. En cela, La Colonie est caractéristique des credo portés par l’éthique Internet : horizontalité, partage, défiance à l’égard des institutions, jugées de moins en moins représentatives des citoyens.

L’âge du faire

Ces credo sont également au cœur de nombreux « fablabs » et « hackerspaces », rejetons bricoleurs de cet « âge du faire » (pour reprendre le jeu de mots du sociologue Michel Lallement) qui entend réinventer la production et le travail. Les Arts codés, à Pantin, est l’un de ces laboratoires. Proche dans sa philosophie du mouvement « maker », l’espace se présente sur son site Internet comme « un lieu de recherche, de création et de production partagé par plusieurs partenaires qui investissent la conjugaison des savoir-faire traditionnels et de la programmation, vers un possible entre artisanat et micro-industrie numérique ». Un artisan verrier travaillant pour des artistes contemporains, deux studios de designers (In-flexions et la Nouvelle Fabrique), une start-up dédiée à l’éclairage d’œuvres d’art (Magnalucis) et une antenne du Cerfav (Centre européen de recherches et de formation aux arts verriers) y adaptent les métiers d’art à l’éthique « maker » à grand renfort d’imprimantes 3D et d’outils technologiques : « Ici , nous avons la maîtrise de la conception et des moyens de fabrication, ce qui permet des allers et retours réels entre le projet tel qu’il est imaginé et tel qu’il est mis en œuvre », décrit Johann Aussage, designer formé à l’École d’art et design de Saint-Étienne et membre fondateur de la Nouvelle Fabrique. Cette maîtrise de toute la chaîne de production permet aussi aux jeunes designers de porter des valeurs où se mêlent écologie, DIY, partage des savoir-faire, défense de la production locale, lutte contre l’obsolescence programmée.

Ainsi, la « micro-usine » installée en sous-sol et au rez-de-chaussée permet à la Nouvelle Fabrique de produire sur place chaises, tables ou tabourets en bois, si possible avec la participation de leurs acquéreurs en ligne, via le site MakerBox. « En réaction à Ikea qui pousse à changer de salon tous les six mois, nous plaidons pour une sortie de l’objet de consommation éphémère, explique Johann Aussage. Nous invitons nos acheteurs à vivre l’expérience de la fabrication. Cela leur permet de comprendre comment l’objet est fait, et d’où viennent les matériaux. » Selon la même logique de responsabilité écologique, tous les modèles de tabourets, tables, chaises proposés par la Nouvelle Fabrique sont en open source : « Ça n’aurait aucun sens d’envoyer nos meubles au Japon. Autant donner aux Japonais les moyens de les fabriquer eux-mêmes », se justifie Johann Aussage.

Le clair-obscur de la société numérique

Cette volonté d’ancrage local est l’un des points communs aux espaces dont il vient d’être question. Au credo d’une « pensée globale » nouée à un « agir local », ils répondent en affirmant leur volonté de s’inscrire au cœur d’un espace social, d’œuvrer à la vitalité d’un quartier, d’une ville, éventuellement d’en transformer l’image et les imaginaires. Contre l’autonomie de la sphère artistique, son entre-soi et son conformisme supposés, l’ouverture sur le quartier est ici revendiquée, d’autant plus que le Mima, La Colonie et Les Arts codés ont en commun de s’inscrire dans un environnement social et économique complexe, à la fois fragile économiquement et riche de sa diversité culturelle.
L’ambition politique portée par ces espaces est d’autant plus forte que la société 2.0 n’est pas seulement cette civilisation de l’empathie prophétisée par Rifkin, mais aussi un « clair-obscur » où naissent des monstres, où l’accès à l’information sert aussi bien la curiosité et l’ouverture au monde que la guerre des identités et le jihad 2.0. Ayant choisi de s’installer en plein cœur de Molenbeek, les fondateurs du Mima sont bien placés pour le savoir : l’inauguration du lieu, tout proche du café des frères Abdeslam, devait avoir lieu le 22 mars, le jour même des attentats qui ont frappé Bruxelles. Cette coïncidence n’a pu que renforcer leur désir d’ancrage dans un quartier qu’il décrivent bien plus riche et dynamique que son image médiatique : « On voudrait que le musée fasse partie de l’identité de la commune, plaide Raphaël Cruyt, et non qu’il soit un ovni tombé au milieu de nulle part. Les attentats ont conforté ce désir. »

Partageant le constat d’une société de plus en plus ouverte, globale, mobile et en même temps de plus en plus clivée et « fragmentée » selon ses termes, Kader Attia plaide lui aussi pour la convivialité, la création de ponts entre communautés et la résistance à l’uniformisation, en bref, pour un devenir universel qui serait « un local sans les murs » : « Quand on tire sur des gens qui boivent des verres en terrasse, il est difficile d’être dans le déni, note-t-il. La Colonie veut montrer qu’il est possible de ne pas baisser les bras, et de créer des espaces publics où réfléchir. » Et quand on lui demande ce que peut la création artistique dans un tel contexte, il répond simplement : « L’art, c’est tout ce qui nous reste. »

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°696 du 1 décembre 2016, avec le titre suivant : Vers une culture 2.0

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