Tate Britain

Une triennale au risque du « concept »

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 3 mars 2009

Nicolas Bourriaud, commissaire de l’exposition britannique, a réuni une trentaine d’artistes « altermodernes »

LONDRES - La Triennale 2009 de la Tate Britain, quatrième du genre, a exposé son commissaire, Nicolas Bourriaud – désormais conservateur à la Calouste Gulbenkian Foundation –, à un exercice périlleux : celle d’être, Tate Britain oblige, une exposition centrée sur la scène britannique, tout en répondant à l’ambition du « leading critical theorist and curator » que fait de lui le catalogue. D’où le « mot-concept » qui sert de bannière à l’événement : « altermodern ». En forgeant ce néologisme, Nicolas Bourriaud entend remplir une légitime nécessité critique. Au-delà du sens de la formule efficace – il a déjà fait ses preuves sur ce point avec l’esthétique relationnelle –, Bourriaud tente de qualifier avec les artistes et les œuvres choisies – et disons-le de suite, souvent plutôt bien choisies – et au travers d’un programme d’événements et débats initié depuis plusieurs mois, son statement théorique. L’après-modernité, un temps identifiée sous l’aspect du postmoderne, mériterait aujourd’hui une nouvelle catégorie, l’« altermodern », sans – isme pour tenter de s’affranchir d’un effet de catégorie encombrant. Avec le soutien théorique entre autres des post-colonial studies, en référence notamment à la notion géographique de l’archipel et à l’œuvre de l’écrivain « sémionaute » W. G. Sebald, Bourriaud entend amener son visiteur à une lecture d’une époque (et d’un art) dont les œuvres constituent les symptômes : hétérogène, globalisée, relativiste, chaotique, « hétérochronique ». Une époque (et un art) où les linéarités narratives du temps vécu et de l’Histoire sont dispersées, parallèles, mêlées, où les valeurs culturelles, hautes et basses, traditionnelles et technologiques cohabitent et se nourrissent dans une dés-hiérarchisation non-systémique ; une époque (et un art) où surtout les identités individuelles s’acceptent ou mieux même jouissent dans cette immédiateté sans ordre. La question demeure pourtant sans réponse chez Bourriaud de ce qu’il advient de la constitution de la personnalité altermoderne, de nous comme sujets. Dans leurs analyses, Zizek identifie le trait de la dépression, Jameson celui de la schizophrénie, et tous de s’accorder sur la fragmentation de l’identité. L’idée même d’« alter » invite à la nécessité du choix. Tout en décrivant en somme justement ce qui ressemble fort, fût-elle jubilatoire, à une situation d’aliénation sans égal, Bourriaud n’ouvre guère de pistes quant aux moyens de ce choix, sinon celle d’une subjectivité bien abstraite, sinon l’image du voyage, du nomadisme, voire de l’exil, qui en se confondant font passer à la trappe l’évidence que dans l’espace « global ». Nous ne sommes pas, c’est un euphémisme, à égalité devant le billet d’avion. Le monde décrit par Bourriaud est le monde de l’art (et de l’art occidental), l’artiste le sujet idéal, et l’« altermodern » une théorie bien plus partielle que ce qu’elle affiche. Mais qui n’est pas sans pertinence rapportée à sa juste échelle : pour preuve que derrière (ou à côté) de son déploiement théorique se tient une exposition vraiment stimulante, pour peu que l’on se garde de tenter de réduire les œuvres à une thèse trop exclusive pour préférer la diversité voire la cacophonie que les biennales de tout format devraient revendiquer.

Le grotesque et l’ironie
D’ailleurs, d’autres axes de lecture sont possibles : ainsi d’une dimension d’ironie, de grotesque, de jeu, de travestissement qui traverse bon nombre d’œuvres. Il y a du carnavalesque (comme disait ce vieux moderne Michaël Bakhtine) et peut-être même une forme spécifique d’humour (entendu comme un régime d’énonciation bien plus sérieux que l’usage banal ne le reconnaît, au-delà de l’aspect british qui n’est pourtant ici peut-être pas si anecdotique, et dont l’efficience politique reste à théoriser). British, la triennale l’est par définition et il n’est pas impossible que la fraîcheur de l’accueil londonien tienne au pari cohérent avec le propos du commissaire d’ouvrir à des artistes « passeurs » (9 sur les 28) dont la géographie est extra-nationale. L’accrochage dessine un parcours qui croise celui des collections de la Tate. Ainsi, Peter Coffin (USA) joue-t-il de cette proximité avec une belle salle où la vidéo vient relire des œuvres de Hogarth et de Nan Goldin, de Turner et de Picabia, par projection. L’iconique pièce de l’omniprésente vedette indienne Subodh Gupta sous la coupole (un champignon atomique de casseroles rutilantes) remplit comme en exergue une des salles en rotonde de la Tate, et l’alignement des masques de Pascale Marthine Tayou (Camerounais installé à Gand), se joue du musée. On retiendra encore les participations de Charles Avery, de Olivia Plender, de Marcus Coates, de Lindsay Seers, Bob et Roberta Smith (tous british) et l’installation vraiment remarquable, qui demande qu’on y consacre un vrai temps en toute fin de parcours, Giantbum de Nathaniel Mellors.

Altermodern : quatrième Triennale de la Tate Britain, 2009, jusqu’au 26 avril 2009, Tate Britain, Millbank, Londres, www.tate.org.uk, tlj 10h-18h, nocturne le premier vendredi du mois 10h-21h. Catalogue.

Altermodern
Commissariat : Nicolas Bourriaud, conservateur à la Calouste Gulbenkian Foundation ; Lizzie Carey-Thomas et Carolyn Kerr, commissaires d’exposition à la Tate
Nombre d’artistes : 28 artistes (19 insulaires et 9 internationaux)
Mécénat : Calouste Gulbenkian Foundation

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°298 du 6 mars 2009, avec le titre suivant : Une triennale au risque du « concept »

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