Architecture

Une figure dévoilée

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 26 mars 2008

Acquéreur de l’exceptionnel fonds d’archives de Pol Abraham, le Musée national d’art moderne-Centre
de création industrielle, en l’exposant, révèle l’œuvre d’un acteur essentiel de la modernité architecturale.

PARIS - Dans Libération du 13 mars 2008, à propos de Gabriel de Saint-Aubin, sublime et compulsif dessinateur que l’on découvre – ou redécouvre – aujourd’hui et auquel le Louvre consacre actuellement une exposition (lire le JdA n°276, 29 février 2008, p. 10), Adrien Goetz écrit : « L’exposition lui donne dans l’orchestre des artistes du XVIIIe siècle, pour la première fois son pupitre, entre Boucher, Chardin et Greuze. Il joue sa note, toujours juste, en sourdine. Sans le crier, il crée une forme artistique d’une liberté totale, qui est par excellence celle qui convient à son époque. Un style fait pour n’être apprécié que des connaisseurs : goût pour le minuscule, l’ironie, la scène cocasse… »
Rien de minuscule, rien de cocasse chez Pol Abraham, architecte méconnu, voire inconnu, et que le Centre Pompidou célèbre aujourd’hui. En revanche, l’ironie de cette méconnaissance saute, d’emblée, aux yeux, tant l’œuvre d’Abraham est profuse, essentielle, aventureuse. Et tant il apparaît que lui aussi joue une note toujours juste et crée une forme artistique d’une liberté totale. Tant, encore, cette exposition, orchestrée par Frédéric Migayrou et Concetta Collura, pose nettement le pupitre d’Abraham entre ceux de Perret et de Le Corbusier.
L’œuvre est donc profuse, essentielle, aventureuse. Frédéric Migayrou s’enflamme : « Ses nombreuses réalisations qui s’échelonnent sur près de cinquante années parmi les plus fécondes en matière de questionnement architectural, ont marqué de leur empreinte le paysage de la modernité française. Au travers de villas en région parisienne ou en Bretagne, d’établissements scolaires, hôteliers ou médicaux, du premier réseau hertzien, et qui sont autant de projets nourris par une même réflexion, riche et sans cesse renouvelée, sur les principes et les techniques constructifs, son œuvre s’affranchit du rationalisme classiciste de Perret, tout en rejetant en partie la radicalité plastique de Le Corbusier. »
Au fil de l’exposition, va s’enchaîner une succession de réalisations que l’on pourrait, parfois, considérer comme contradictoires. Comme la négation d’une écriture, d’un style. C’est, bien évidemment, faire peu de cas de ce à quoi Abraham consacrait toute sa pensée et son énergie : « Le point fondamental est l’accord de l’expression avec la structure. La construction ne comporte que les éléments utiles, leurs combinaisons et leurs rapports suffisent à produire l’effet architectural ».
Quels rapports stylistiques existent-ils entre la villa Granet édifiée à Sceaux en 1934-1935 et la tour hertzienne de Meudon édifiée en 1950-1951 entre l’immeuble de rapport avec garage du Boulevard Raspail (presque « Roux-spitzien »), à Paris, et le sanatorium de Guébriant (Passy, Haute-Savoie), sorte d’immense vaisseau échoué en pleine montagne, le premier édifié en 1930-1931, le second en 1930-1933 ?
Au total, une liberté structurelle et fonctionnelle débouchant sur un rationalisme constructif triomphant. Posant les bases de l’industrialisation du bâtiment, dès 1942 à Orléans, avec la rénovation de plusieurs îlots en partie détruits par le conflit mondial, Abraham y invente ce qu’on appellera le « style reconstruction ». Les sanatoriums occupent une large place dans sa trajectoire. Celui de Martel-de-Janville (Passy), édifié entre 1927 et 1935, est absolument époustouflant. Réservé aux officiers et aux sous-officiers, il est à l’image d’une ville, avec ses quartiers, ses circulations horizontales et verticales, aussi complexe et fantasmagorique que le Blade Runner de Ridley Scott, et dont les balcons étranges sont autant d’ouvertures sur l’espace. Au cœur du sanatorium, une chapelle étonnante, dont on ne sait si les grands arbalétriers qui en constituent la charpente, relèvent du rationalisme constructif ou d’une soudaine tentation à l’expressivité. En appui aux plans, dessins, photos et maquettes de ce sanatorium, est également exposée une chambre-type au mobilier signé Jean Prouvé dont la rigueur le dispute à l’élégance.
On n’en finirait pas de citer les merveilles qui ponctuent cette exposition : la villa Thérèse à Vaucresson (1929/1930), l’immeuble du square de l’Alboni à Paris (1923), la villa Miramar en Bretagne (1926/1928), la Cité nationale d’enseignement technique à Cachan (1951/1953)… tous réunis, détaillés, commentés dans le très complet catalogue qui accompagne l’exposition. Ultime clin d’œil à Gabriel de Saint-Aubin, Abraham qui s’affirmait « homme de l’art » plutôt qu’« artiste » était, lui aussi, un dessinateur hors pair. Ses dessins, ici exposés, renvoient le cortège des images virtuelles auxquelles nous sommes désormais accoutumés, au purgatoire du simplisme.

POL ABRAHAM, jusqu’au 21 juin, Centre Pompidou, galerie du musée, niveau 4, 75004 Paris, tél. 01 44 78 12 33, www.centrepompidou.fr, tlj sauf mardi de 11h à 21h (fermé le 1er mai). Catalogue sous la direction de Frédéric Migayrou, éditions du Centre Pompidou, 2008, 216 p., 580 illustrations, 34,50 euros, ISBN 78-2-84426-356-8.

POL ABRAHAM

- Commissariat : Frédéric Migayrou, conservateur en chef architecture et design du MNAM-CCI et Concetta Collura, attachée de conservation
- Nombre d’œuvres : plus de 200 dessins originaux, plans, photographies d’archives et diaporamas

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°278 du 28 mars 2008, avec le titre suivant : Une figure dévoilée

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