Istanbul

Une biennale trop conservatrice

Le Journal des Arts

Le 31 octobre 2011 - 728 mots

Regroupée sur les bords du Bosphore, la 12e Biennale d’Istanbul souffre d’une présentation muséale et manque de souffle.

ISTANBUL - La Biennale d’Istanbul – elle aussi enfant de la mondialisation – a aujourd’hui la réputation de représenter la contradiction entre marketing et critique de la mondialisation. En ce sens, toutes ses éditions depuis vingt-deux ans ont réagi, d’une manière ou d’une autre, à la situation si spécifique de la mégapole au bord du Bosphore entre un vieux continent (l’Europe) et un continent en pleine expansion (l’Asie), mais aussi entre les trois religions monothéistes que sont l’islam, le judaïsme et le christianisme. Mais les deux commissaires de la douzième édition de la manifestation font fi de tout cela. Au lieu d’investir différents quartiers de la ville, Jens Hoffmann et Adriano Pedrosa concentrent toute la manifestation dans les « Antrepo », anciens locaux de stockage au bord du Bosphore. Et, au lieu de soulever des questions liées à la migration des formes et des idées, des marchandises et des personnes, ils interrogent l’histoire et l’abstraction, la mort et l’amour (homosexuel). Si le cadre curatorial tend vers des généralisations, l’accrochage – réalisé avec beaucoup de soin et d’attention – s’oriente, lui, vers une présentation muséale très classique.
L’espace de 15 000 m2 a été conçu par l’architecte japonais Ryue Nishizawa pour accueillir, à la demande des commissaires, cinq expositions collectives thématiques et cinquante présentations individuelles. La liste des artistes dessine un axe géographique allant du Proche-Orient à l’Amérique du Sud et compte une multitude de noms à découvrir. L’axe mental est dessiné à partir de l’œuvre de Félix González-Torres. Chacune des cinq expositions collectives part d’une œuvre de l’artiste cubain mort prématurément en 1996, écrite sur un mur. González-Torres insufflait la vie aux formes minimales, comme dans le cas d’une feuille carrée de papier avec une diagonale dessinée dessus. Loin d’une figure de l’art pour l’art, la ligne est le diagnostic de l’état de santé du compagnon de l’artiste, mort avant lui du sida. On pourrait, à partir de cette pièce même, observer que les deux commissaires s’éloignent de leur artiste de référence en coupant la Biennale d’Istanbul de l’énergie de la ville en l’enfermant dans le White Cube de n’importe quel musée ou centre d’art.

Une exposition qui manque de souffle
Si le propre de l’œuvre de Félix González-Torres est notamment de construire un arc tendu et élégant, allant de l’individuel au collectif, du général au spécifique, on a du mal à dire la même chose du travail de Jens Hoffmann et Adriano Pedrosa. Dans leur pire séquence, ils tirent vers une généralisation où pointe l’idéologie. Dans l’exposition qui part de la pièce Untitled (Death by Gun), l’artiste visait, avec ses petits portraits, à dénoncer l’aberration du marché libre des armes à feu aux États-Unis. Les 460 personnes représentées ont toutes été tuées dans une seule semaine du mois de mai 1989 en Amérique. Chez Hoffmann et Pedrosa, la violence perd ses raisons politiques. Nous n’apprenons rien sur l’idéal pour lequel les soldats, photographiés par Matthew Brady gisant dans leur sang, sont morts pendant la guerre de Sécession (pourquoi remonter autant le temps ?).

L’exposition, constituée majoritairement de photographies, imprimés et dessins – parsemés de quelques installations – trouve ses meilleurs moments en abordant des questions liées à l’archive. C’est le cas, par exemple, des Watchtowers (2008) de Taysir Batniji, ces tours de contrôle de l’armée israélienne photographiées à la volée et accrochées à la manière des Becher. C’est aussi le cas avec Immemorial de Rosângela Rennó et les portraits des 60 ouvriers morts sur le chantier de Brasilia, ou encore avec Marcados de Claudia Andujar, qui a dédié la moitié de sa vie aux Indiens Yanomamis. Comme des déportés, ils portent des numéros autour du cou, mais là s’arrête la comparaison. Dans les années 1970, la photographe a participé à une campagne de vaccination en Amazonie et a photographié les Yanomamis pour les reconnaître lors de la deuxième injection.
De manière générale, on note une ambiance conservatrice sur toute l’exposition qui manque de souffle.

UNTITLED, 12E BIENNALE D’ISTANBUL

Jusqu’au 13 novembre, Antrepo 3 et 5, Meclis-i Mebusan Caddesi, Liman Isletmeleri Sahası, Tophane, Istanbul, tél. 90 212 334 0764, http://12b.iksv.org/en/index.asp, tlj sauf lundi 10h-19h, jeudi jusqu’à 22h. Catalogue, Istanbul Foundation for Culture and Arts éd., 348 p., 140 ill., ISBN 978-9-7573-6395-8

Commissariat : Jens Hoffmann et Adriano Pedrosa
Nombre d’artistes : 63

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°356 du 4 novembre 2011, avec le titre suivant : Une biennale trop conservatrice

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